Narcos et djihadistes, buts différents, mêmes méthodes

par Jean-Paul de Gaudemar |  publié le 23/11/2025

À ce stade, il ne s’agit que d’une simple analogie. Mais, toutes proportions gardées, il y a des ressemblances frappantes entre les comportements en France des narcotrafiquants et ce qui se déroule aujourd’hui au Sahel.

ARCHIVE. Niamey, Niger, le 3 mai 2019 : La chancelière fédérale Angela Merkel (CDU) visite la mission civile de soutien de l’UE au Sahel, EUCAP Niger, et s’informe sur les problèmes liés au trafic de drogue. (Photo de MICHAEL KAPPELER / DPA Picture-Alliance via AFP)

Quoiqu’obéissant à des motivations financières et non à une idéologie politico-religieuse, le narcotrafic est d’abord un vecteur d’ultra violence, avec son lot d’assassinats presque quotidiens. Pas seulement par leur nombre, bien qu’il soit désormais supérieur à celui provoqué par le terrorisme des vrais djihadistes, mais aussi par la nature des assassinats, qui ne frappent plus les narcos entre eux mais visent des citoyens ordinaires et désarmés, comme le jeune frère d’un militant écologique et anti-drogue marseillais. Assassinat d’intimidation, dit le procureur … comme des milliers de victimes au Sahel, suspectées de complicité avec les juntes militaires en place. Le mode de financement les rapproche aussi : dans les deux cas, ils font commerce de drogues de tous types, des plus « douces » aux plus dures.

Si les djihadistes se sont peu à peu implantés au Sahel, ce n’est pas simplement du fait de l’arrivée de bandes extérieures venues d’Algérie, de Libye ou de Syrie. Ces bandes ont fait souche et donné naissance à ce qu’on a pu appeler un islamisme endémique. S’ils ont réussi cela, ce n’est pas seulement en répandant la terreur dans les villages. Ils ne se contentent pas d’user de la terreur, ils ont pris en charge toutes sortes de services aux populations dans les territoires délaissés par l’État. Ils ont tué mais aussi, hélas, nourri, soigné et enseigné. Ils ont même trouvé un emploi à ces milliers de jeunes désœuvrés et déscolarisés en leur fournissant motos et kalachnikovs et en les enrôlant. Ces territoires ont été non seulement conquis mais peu à peu organisés par ces djihadistes en califats embryonnaires. Jusqu’au jour où les villes dans lesquelles se réfugient les pouvoirs en place tomberont, Bamako, Ouagadougou ou Niamey.

Si l’on revient à l’analogie initiale, ce sont d’abord les cités et quartiers de nos villes voire certaines petites villes ou campagnes que les narcos ont su investir de plus en plus massivement, jusqu’à en faire des lieux de « non-droit ». Ils ne s’y sont pas simplement installés par la force mais peut-être plus encore par la faillite des services publics ou privés. Eux aussi rendent des « services », eux aussi trouvent un « emploi » aux jeunes, souvent scolarisés par ailleurs, eux aussi assurent, à leur manière, la « sécurité ».

Dès que la puissance publique, pas seulement l’État mais aussi les collectivités, les organismes et services public ou privés abandonnent un territoire, celui-ci est rapidement pris en main. Ce qui sauve encore les campagnes et leurs villages ou petites villes, ce sont les municipalités ou des communautés de communes suffisamment présentes pour réguler bien des tensions, malgré certaines absences notoires de services, médicaux par exemple. Mais dans nombre de quartiers urbains ou péri-urbains, rien de tel. Les voyous et les dealers, peu à peu mués en narco-trafiquants, ont pris la place laissée vacante.

Quant aux moyens d’y remédier, l’erreur commise est classique : au Sahel, quand le régime malien en place a appelé la France au secours en 2013, on a cru qu’il suffirait de faire reculer les djihadistes jusqu’au Nord en les neutralisant, ce que l’armée française a fait. Mais cette solution militaire n’épuisait pas le problème. D’autres dispositifs civils auraient été indispensables, tels des services publics ou privés apportés aux populations par les pouvoirs publics. Comptant sur la seule force, les juntes militaires – comme les pouvoirs civils qu’ils ont chassés puis remplacés – en récoltent les conséquences, en jouant seulement la terreur contre la terreur. L’analogie vaut ici encore. La croyance selon laquelle la répression suffit est tout aussi dérisoire face aux narcos. Les opérations « coup de poing » ou « place nette XXL » permettront au mieux d’arrêter les seconds couteaux tandis que les chefs continueront de se pavaner à Dubaï ou ailleurs.

Le problème demeurera, il pourrait même empirer dans une France déboussolée où la drogue trouve tant de consommateurs. On invoque les milliards investis dans la « politique de la ville » ou les multiples plans « banlieues » qui se sont succédé, privilège des pays riches. Mais dès lors que demeurent le sentiment d’abandon et ses signes objectifs, ils n’ont pas l’effet escompté. Mutatis mutandis, comme les djihadistes au Sahel, les narcos se nourrissent de nos fractures territoriales.

Jean-Paul de Gaudemar

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