À Kiev, inventer la reconstruction

par Gilles Bridier |  publié le 02/12/2025

Dette, inflation, dépendance à l’aide internationale… Après 46 mois de guerre, l’Ukraine souffre mais son économie tient bon. Tout plan de paix, même hypothétique, s’accompagne d’une réflexion sur la reconstruction. État des lieux.

Des habitants déblaient les débris et les gravats d'un quartier résidentiel touché par une attaque russe le 29 novembre, à Vyshneve, dans la région de Kyiv, en Ukraine. (Photo Volodymyr Tarasov / NurPhoto via AFP)

Une économie à bout de souffle, et pourtant « résiliente », commente l’OCDE dans une étude synthétisant des données économiques rassemblées jusqu’en avril dernier. Même si la guerre déclenchée par l’agresseur russe impose à Kiev de consacrer 25% du produit intérieur brut aux dépenses militaires, générant un déficit budgétaire de 20%, l’Ukraine tient bon. Mais pour financer cet effort de guerre, la dette publique qui était contenue à 49% du PIB avant le conflit atteindra 116% l’an prochain. Et les conditions sont dures pour ses habitants qui doivent faire face à une inflation de 13,2% cette année.

Cette situation pose le problème de la reconstruction dans un pays où près de sept millions de personnes se trouvent toujours à l’étranger, soit 18% de la population. Sans parler des quelque 4,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, dont les conditions de vie sont difficiles. Cette situation a aggravé les pénuries de main d’oeuvre apparues au début des hostilités, entraînant une augmentation du travail des femmes pour pallier le départ des salariés immigrés et la mobilisation d’un million d’hommes dans des fonctions de défense. L’enjeu pour Kiev consistera à faciliter la réintégration des vétérans et le rapatriement des personnes déplacées.

Jusqu’à présent, l’Ukraine s’est appuyée sur une aide américaine totalisant 115 milliards d’euros (dont 64 milliards en aide militaire), et surtout sur plus de 167 milliards venant de l’Union européenne, du Royaume Uni et de la Norvège (dont quelque 71 milliards d’aide financière et 77 milliards d’aide militaire, plus de l’aide humanitaire et de l’assistance aux réfugiés), selon le Kiel Institute allemand. Plus importante au début du conflit, l’aide américaine s’est restreinte, à la fois dans le domaine militaire mais aussi lorsque Washington a décidé de geler les fonds de l’USAid dont l’Ukraine était l’une des bénéficiaires. A l’inverse, contrairement aux allégations de Donald Trump, l’UE a poursuivi son effort, dépassant celui des États-Unis. Elle déjà prévu de débloquer jusqu’à 50 milliards d’euros de soutien financier jusqu’en 2027.

En plus de l’effort commun déployé par Bruxelles, les pays membres peuvent développer leurs propres systèmes d’aide dans le cadre de coopérations renforcées. Ainsi, la France a mis en place le Fonds Ukraine doté de 200 millions d’euros pour que des PME et ETI puissent assister l’Ukraine dans les secteurs de l’énergie, de la santé, du déminage, des infrastructures, mais aussi de la lutte contre les incendies, précise l’Élysée. D’autres dispositifs peuvent être activés, comme des financements de la BERD et de la Banque mondiale, comme lors de l’acquisition par les chemins de fer ukrainiens de 55 locomotives électriques produites par Alstom.

Les États-Unis ont déjà poussé leurs pions dans les discussions avec la Russie, incluant dans la négociation l’utilisation d’une partie des 185 milliards d’euros d’avoirs russes gelés en Belgique, composés de fonds de la Banque centrale de Russie et de fonds privés. L’UE voudrait débloquer cet argent pour le compte de l’Ukraine, mais elle se heurte à ses engagements juridiques internationaux.

Le soutien de l’Occident européen sera d’autant plus solide que Kiev luttera contre la corruption avec des résultats crédibles. Le limogeage par Volodymyr Zelensky de son bras droit montre que la gangrène peut monter très haut dans l’appareil politique. Un rebondissement opportun pour les adversaires de Kiev, mais pas forcément fortuit. A contrario, si cet épisode fragilise le président ukrainien, il montre aussi sa détermination à résoudre le problème. Selon Transparence International, l’Ukraine qui se classait au 142ème rang mondial sur 180 pays en matière de corruption en 2014, est remontée à la 105e place l’an dernier. Si le pays est encore loin des standards de l’Union européenne que Kiev aspire à intégrer, les progrès existent. Reste maintenant à rassurer ses créanciers sur l’utilisation qui sera faite des soutiens financiers pour reconstruire le pays.

Gilles Bridier