À Londres, tapis rouge pour Bardella

par Boris Enet |  publié le 13/12/2025

La récente visite de Jordan Bardella au Royaume-Uni marque un palier d’affirmation du RN sur la scène européenne. Plus qu’un coup de com’, ce déplacement installe le parti dans un réseau, celui d’une extrême-droite européenne à la matrice trumpiste.

capture d'écran du site Telegraph.co.uk (© The Telegraph)

Le dauphin de Marine Le Pen a reçu un accueil (presque) royal pour sa visite au Royaume-Uni : interviews à la BBC, articles du Daily Telegraph, mais surtout petit-déjeuner au 5, Hertford Street en compagnie du Brexiter en chef Nigel Farage … rien n’a été négligé. Un séjour qui permet d’apprécier la progression et l’enracinement des nationalistes français dans la galaxie des extrême-droites qui peuplent le continent. Jadis, Nigel Farage, grotesque artisan du Brexit dont les Britanniques se sont mordu les doigts, tenait en horreur la PME des Le Pen, considérant leur antisémitisme comme rédhibitoire. Marine Le Pen échouait alors à la constitution d’un groupe parlementaire à Strasbourg. Mais cela, c’était avant. La « dédiabolisation » est passée par là.

Grâce aux sondages de popularité, Bardella est désormais VIP de Rome à Budapest, de Londres à Washington. Peu importe les dissensions qui minent par nature l’univers des nationalistes, entre les partisans de l’union des droites ou le traditionnel ni gauche ni droite, héritage de la collaboration et du fascisme, l’essentiel est ailleurs.

Tous s’alignent sur les positions de leur mentor, Néron des Amériques, Donald Trump. Celui qui fait souffler un vent putride sur les nations, contre le droit international, les régulations économiques et les libertés fondamentales, n’a de cesse de combattre l’Union européenne chaque jour un peu plus durement. Bardella, saluant « l’appel à la fierté américaine » se range aux côtés de l’ordre Trumpo-poutinien consistant à miner les démocraties libérales du vieux continent pour servir un projet commun d’ordre autoritaire.

Le patriote en carton illustre ce que tous savent mais font mine d’ignorer : l’horizon stratégique du RN est conforme à ceux qui dénoncent le « déclin civilisationnel des Européens », la fascination pour l’ordre brutal au détriment d’un multilatéralisme défait en une poignée de mois. L’ex-leader du UKIP, présidant désormais les destinées de Reform UK, ne peut qu’abonder. Lui aussi au sommet dans les sondages en cas de législatives au Royaume-Uni, il n’a d’autre obsession que de chasser l’immigré et de défaire encore et toujours Bruxelles alors qu’il ne fait pourtant plus maison commune.

L’on ne peut alors s’empêcher de relever un paradoxe « so french ». Malgré toutes les études d’opinion du continent – français compris – confirmant un soutien massif à la défense ukrainienne, un attachement à la monnaie commune comme garantie dans un monde de plus en plus incertain, et une conscience aigüe des sinistres projets de l’administration Trump à leur endroit, les Français portent au pinacle un sinistre clown trumpiste.

Certes, la promotion de ses propos en défense de la nouvelle politique étrangère dictée par J.D. Vance n’a pas trouvé beaucoup d’écho de ce côté de la Manche. La publicité a été discrète. Pourtant la leçon est claire : ’est donc aux progressistes de prendre le relai pour mettre en exergue ce qui tient lieu de ligne stratégique commune aux nationalistes du continent : la haine de l’UE et la volonté farouche de son démantèlement. La gauche démocratique en France, à l’unisson de celles du continent, serait bien inspirée d’en prendre la mesure, en compagnie des démocrates des deux rives, en défendant beaucoup plus significativement la citadelle assiégée avant que Néron et ses petits relais continentaux ne la livrent aux flammes.

Boris Enet