Aérien : le poison du succès

par Gilles Bridier |  publié le 13/08/2025

Pour ralentir le réchauffement climatique, par où commencer ? Rien ne sera possible sans une remise en question profonde et durable des modes de vie. L’essor indéfectible des voyages par avion repousse l’objectif de neutralité carbone de ce mode de transport.

Un avion KLM décolle à l'aéroport d'Amsterdam-Schiphol après une forte pluie. (Photo par ANP MAG via AFP)

Les défenseurs de l’aérien souligne que l’avion est à l’origine de 4% des émissions de gaz à effet de serre en France : c’est relativement peu. Mais si on considère que le transport aérien de passagers ne représente que 1,3% des trafics intérieurs de voyageurs, c’est beaucoup, comparé au train et à l’automobile. Certes, par rapport à la période pré-covid, les déplacements en avion ont diminué de l’ordre de 10% depuis 2019. Mais si l’on considère les vols internationaux dans les aéroports français, l’aérien crève les plafonds. Un seul exemple : sur les cinq premiers mois de l’année, le trafic en 2025 est supérieur de 5% à 2024 et dépasse de près de 8% celui de 2019.

Au niveau mondial, l’aérien poursuit son envol à un rythme encore plus soutenu. Avec une progression de 13%, il est dopé par l’Asie-Pacifique où la hausse a été deux fois plus élevée que la moyenne mondiale. L’organisation internationale IATA souligne que cette zone représente maintenant le tiers du marché. Ainsi au niveau mondial l’an dernier, un record absolu a été enregistré avec 4,9 milliards de passagers. On comprend mieux pourquoi Airbus ou Boeing anticipent une croissance hors norme de la flotte mondiale des avions de ligne, qui devrait passer de 28.000 unités aujourd’hui à 46.000 en 2040.

Cet engouement pour les voyages a des conséquences néfastes pour le climat. Malgré les réels progrès technologiques qui ont rédit la consommation des moteurs, les émissions de CO2 de l’aérien ont augmenté d’un tiers pendant la dernière décennie. Les réacteurs des avions fonctionnent au kérosène, et il n’existe pas aujourd’hui de projet crédible de motorisation électrique des gros porteurs. Même les recherches menées par Airbus sur un mode de propulsion à hydrogène ont été gelées. Le problème serait moins technologique qu’économique, après les déclarations de Donald Trump en faveur des hydrocarbures, qui resteraient donc plus compétitifs que l’hydrogène.

Une autre solution passe par le développement des carburants d’aviation durables (SAF). Certes, les biocarburants émettent autant de CO2 que les autres, mais les huiles végétales dont ils sont issus sont fabriquées à partir de plantes qui absorbent du CO2 pendant leur croissance. D’où leur caractère relativement écologique. Une compagnie comme Air France envisage d’en incorporer 10% à horizon 2030. On est loin du compte, d’autant que ces carburants sont plus chers et donc moins adaptés à des compagnies plongées dans un univers très concurrentiel depuis l’arrivée d’opérateurs à bas coûts. Surtout, ils ne répondent aujourd’hui qu’à 0,5% de la demande de carburant des compagnies dans le monde. L’objectif de 65% de SAF à horizon 2050 semble bien inaccessible, comme a semblé le reconnaître IATA, qui s’était pourtant engagée à la neutralité carbone du transport aérien à cette échéance.

On songe aussi à instaurer des quotas de transport pour susciter un nouveau comportement des voyageurs et réduire ainsi l’impact de l’aérien sur le climat. La mesure serait forcément impopulaire à une époque où le voyage fait partie des libertés fondamentales du citoyen moderne. Malgré tout, l’idée fait son chemin. C’est le sens du projet Airquota, soumis à une Initiative citoyenne européenne. Les personnes qui n’utiliseraient pas leurs quotas de vol pourraient les revendre aux passagers qui les auraient dépassés. Mais cette solution déboucherait sur un marché des quotas, comme les « droits à polluer », et avantagerait les personnes les plus aisées qui pourraient dépasser leurs quotas en achetant des droits.

Autre solution pour réduire les émissions à effet de serre des avions : interdire les vols sur courte distance si une alternative de transport est possible. La France a fait ce choix en 2023 pour les vols intérieurs lorsqu’une liaison de TGV d’une durée inférieure à 2h30 existe. Mais compte tenu du périmètre de cette règle, seuls 2,5% des vols intérieurs ont été concernés pour une économie de 0,25% des émissions totales du transport aérien français et 2,5% des vols intérieurs. Un coup d’épée dans l’eau, compte tenu de l’enjeu. Pour ralentir le réchauffement climatique, par où commencer? Rien ne sera possible sans une remise en question profonde et durable des modes de vie.

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Gilles Bridier