Affaire Epstein : la victoire des femmes

par Laurent Joffrin |  publié le 14/02/2026

La chute du financier pédocriminel, la révélation de ses turpitudes et la mise en cause subséquente de ses affidés ou de ses complices par le silence, marque une victoire importante du mouvement féministe contemporain.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Extrait de conversations entre Epstein et le chef d’orchestre français Frédéric Chaslin, cité par Le Figaro. Chaslin, le 12 septembre 2013 : « Je t’ai trouvé une fille formidable pour ton prochain séjour à Paris ». Réponse d’Epstein : « Super, 27 septembre ». Mais au dernier moment, la jeune femme se dérobe. « Que s’est-il réellement passé avec elle ?, demande Epstein. Google ?? ».

Des échanges révélateurs

Le pédocriminel sait donc que, lorsque l’on tape son nom sur Internet, sa condamnation en 2008 à dix-huit mois de prison pour « sollicitation de mineure à des fins de prostitution » apparaît très vite. Et donc, pour quiconque se renseigne sur lui, le financier est, pour le moins, un personnage louche, déjà condamné pour une forme particulièrement abjecte de proxénétisme, dont les victimes sont des mineures.

Plus tard, cet autre échange, également significatif. Le 18 octobre 2017, dialogue sur le mouvement #MeToo et sur Weinstein, convaincu de viol. Chaslin : « Le monde devient fou à force de s’acharner sur les hommes ». Epstein : « On est dans un moment où n’importe qui peut dire n’importe quoi. » Ainsi, dans l’ambiance de l’époque, les victimes ne sont pas les (très) jeunes filles tombées dans les rets d’Epstein, mais « les hommes », en général, indûment mis en cause par le mouvement #MeToo.

Un réseau resté intact

Ces quelques phrases en disent long sur le scandale Epstein. À cette date, chacun peut savoir, en un clic, que le financier a été condamné pour une affaire impliquant des mineures. Pourtant, à quelques exceptions près (Axel Dumas, dirigeant d’Hermès, qui éconduira Epstein), son réseau reste intact et ses amis et relations continuent de le choyer.

Pourtant, une courte réflexion aurait dû les conduire à s’interroger sur le sort de ces adolescentes captées par le système Epstein-Maxwell (Ghislaine Maxwell, partenaire et rabatteuse de ses viols en série) et abaissées au rang de « prostituées mineures », formule oxymorique, puisque tout rapport sexuel d’un adulte avec une mineure (ou un mineur) tombe sous le coup de la loi, qu’il y ait ou non consentement – apparent – ou transaction financière.

Pourquoi ont-ils passé outre ? Pourquoi n’ont-ils pas rompu immédiatement avec Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, la « Lady Macbeth » de ce couple infernal ? Par esprit de lucre, par solidarité de classe, par conformisme d’establishment ?

Le tournant du mouvement #MeToo

Pas seulement. La vraie raison, c’est le mépris des femmes. Epstein était accusé par plusieurs adolescentes ? Preuve insuffisante : n’étaient-elles pas consentantes, complices, intéressées ? Si Epstein avait profité de leur vénalité, les torts étaient partagés. Il avait été pincé ? Péché véniel. Tout cela était reçu dans l’indifférence, la désinvolture, le scepticisme. Cette « affaire de mœurs », comme on disait, ne changeait pas grand-chose à l’image d’Epstein. Il avait mordu la ligne jaune ? Pas grave. Dans l’ordre sexuel de l’époque – les années 1990-2010 –, la soumission des femmes aux désirs des puissants n’était guère réprimée. Ces jeunes femmes participaient aux parties sensuelles du couple Epstein-Maxwell ? Certes, mais elles y trouvaient leur avantage. Circulez !

Il a donc fallu que le mouvement #MeToo naisse pour que cet étrange désordre des valeurs soit finalement réfuté et dénoncé. Sans lui, les perversités criminelles du couple Epstein auraient perduré. Si tant d’excellences se retrouvent aujourd’hui au banc des suspects ou des accusés, amis ou relations d’Epstein, c’est parce que la dignité des femmes était largement foulée aux pieds. Fort heureusement, ce qu’il reste de droiture dans le système américain a eu raison de l’omerta des puissants. Tout démocrate, tout humaniste, tout républicain doit s’en féliciter.

Laurent Joffrin