Agriculteurs : avant l’explosion

par Valérie Lecasble |  publié le 17/12/2025

Après le budget, les agriculteurs… Voici Sébastien Lecornu contraint de monter au front pour calmer la colère paysanne, tandis que les autorités ont déjà fait abattre plusieurs troupeaux. Le chef du gouvernement doit faire face à des syndicats désormais divisés et de plus en plus virulents.

Des tracteurs bloquent l'autoroute A64 dans le sud de la France, le 16 décembre 2025. Les agriculteurs protestent contre la gestion et l'abattage des vaches face à une épidémie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC). (Photo Frédéric Scheiber / Hans Lucas via AFP)

Il ne lui suffisait pas de devoir négocier le budget, voilà que Sébastien Lecornu doit voler au secours de sa ministre de l’Agriculture. Annie Genevard a choqué une partie des agriculteurs en prenant une mesure draconienne : abattre la totalité d’un troupeau dès lors qu’une seule de ses vaches avait contracté la dermatose. Les scientifiques l’assurent : c’est le meilleur moyen d’enrayer l’épizootie.

Un crève-cœur pour les éleveurs, attachés aux animaux qu’ils ont nourris et élevés. Et une perte financière considérable, surtout pour les plus petits d’entre eux. Les mêmes qui attendent depuis la dernière grande crise de janvier 2024 que les promesses que leur avait alors faites Gabriel Attal, soient mises à exécution. Trop de travail, trop de normes, trop de mondialisation, nos agriculteurs ne parviennent plus à joindre les deux bouts. En raison de la dissolution, de l’absence de majorité et des gouvernements qui ont sauté l’un après l’autre, la plupart des mesures alors envisagées ont été reportées. Elles doivent être finalisées lors … du vote du budget 2026.

Les agriculteurs s’inquiètent. Le budget sera-t-il voté d’ici la fin de l’année ou bien renvoyé aux calendes grecques après le vote d’une loi spéciale déjà envisagée pour le 22 décembre ? Et alors qu’adviendra-t-il ? Au même moment, avant quelques jours, l’Union européenne risque de voter l’accord avec le Mercosur. Celui-ci prévoit la suppression des droits de douane sur la plupart des produits industriels européens (voitures, machines, chimie, pharmacie) en échange de la réciproque sur les produits agricoles (bœuf, volailles, sucre éthanol) en provenance d’Amérique Centrale et du Sud. Avec l’abattage des bovins malades en France, comment empêcher que les bovins importés du Brésil remplacent notre élevage local ?

Petits agriculteurs radicalisés

On comprend pourquoi la colère gronde. L’embrasement est venu du terrain. Des blocages sont survenus aux alentours de Toulouse, sur l’A61. Et ce n’est qu’un début. Pour tenter d’éteindre la mèche, Sébastien Lecornu a réuni ses ministres puis les représentants du monde agricole dans la même journée.

Il est révolu le temps béni où Jacques Chirac s’entendait comme larron en foire avec le patron de la toute puissante FNSEA, syndicat majoritaire qui regroupe les gros agriculteurs français, avec lesquels l’État avait l’habitude de passer des accords. De nombreuses exploitations plus petites se sont développées avec la multiplication des marchés de proximité. Trouvant la FNSEA trop tiède, trop peu préoccupée de leurs intérêts et trop acoquinée avec le pouvoir en place, les petits agriculteurs se sont radicalisés, et regroupés au sein de la Confédération paysanne, désormais rattachée à la gauche radicale, et de la Coordination rurale, de plus en plus proche du RN. Au fil des votes syndicaux, leur poids s’est accru tandis que diminuait celui de la FNSEA. Un casse-tête pour le gouvernement qui est passé d’un seul interlocuteur raisonnable à plusieurs, passablement énervés.

Vaccination à marche forcée

Pour sortir de la crise, pour éviter de s’en remettre au seul abattage, Sébastien Lecornu a trouvé la parade : la vaccination à marche forcée de toutes les vaches, seul moyen de les sauver. Pour y parvenir, il a sonné la mobilisation des vétérinaires, y compris retraités et étudiants, et de leurs collègues militaires. Il a aussi réclamé que l’on contrôle les transports interdits d’animaux, qu’on accompagne les petits élevages et qu’un plan de repeuplement soit adapté à l’Occitanie, d’où a surgi la révolte, alimentée assure-t-il par 40 à 50 militants de l’ultra-gauche.

Sébastien Lecornu peut-il être entendu ? Ce n’est pas sûr. Petits et gros agriculteurs se divisent une nouvelle fois. Les premiers – même si prospèrent parmi eux des antivax, convaincus depuis la crise du Covid que la vaccination est un poison – veulent avant tout arrêter les abattages, quitte à préconiser désormais une vaccination massive. Quant aux seconds, ils rechignent à inoculer à leurs bovins des vaccins qui interdiront leur exportation en raison de la réglementation internationale. Avec cette interrogation en prime : les Français consommeront-ils de la viande bovine vaccinée qui ne peut pas être vendue dans d’autres pays ?

L’agriculture française est au bord de l’implosion et Sébastien Lecornu au pied du mur. Un deuxième front s’ouvre, en plus de celui du budget qui l’occupait déjà quasi à 100%. Joyeuses fêtes de fin d’année monsieur le Premier ministre !

Valérie Lecasble

Editorialiste politique