Agriculteurs en colère : l’Europe piégée

par Boris Enet |  publié le 20/12/2025

Le report de la signature du Mercosur entre l’Europe et l’Amérique latine souligne la fragilité de l’exécutif bruxellois. Rien, sur le fond, ne le justifie. Mais chacun fera semblant d’y croire en pensant avoir gagné du temps, alors que tous y perdent.

Des agriculteurs se rassemblent à Alençon, le 19 décembre 2025, pour protester contre la gestion par le gouvernement de l'épidémie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) et contre l'accord UE-Mercosur. La signature de l'accord commercial a été reportée à janvier. (PHOTO JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP)


C’est au lendemain d’un vote acquis à une large majorité au Parlement européen que les chefs d’État et de gouvernement des vingt-sept ont décidé, sous la pression d’une nouvelle poussée de colère agricole, de reporter cette signature. Images douteuses que ces blocages des axes routiers, des voies ferrées, de ces violences consistant à « casser » pour imposer une vision du monde dépassée. Les violences paysannes ne sont pas plus légitimes que celles des Gilets jaunes hier, ou celles des bonnets rouges bretons avant-hier… quand bien même celles-ci bénéficieraient de la complaisance d’une opinion prête à prendre fait et cause pour les Jacques dans un premier temps, avant de se raviser et de considérer, au final, que les pouvoirs publics devraient mieux assurer l’ordre public. Scénario récurrent, n’en est pas moins stérile.

Une crise de modèle agricole

L’équation des crises agricoles à la française est connue. Le modèle libéral familial de petites exploitations — 170 hectares en moyenne — n’est plus vivable. Il repose sur les financements généreux de la politique agricole commune (PAC) depuis des décennies. Dans un contexte où l’UE doit se trouver des alliés face aux Trump, Poutine et autre Xi Jinping, pour réinventer des régulations équitables des échanges et reconstruire un ordre international plus démocratique, le Mercosur, après le CETA, relève d’un juste choix d’intérêt général. Qu’une organisation d’extrême droite, la Coordination rurale, proche du RN et violente, n’en veuille pas n’est pas surprenant. Que la Confédération paysanne s’accroche à un modèle productif dépassé peut s’expliquer, à défaut de se justifier. Sans réforme du modèle, il n’y aura pas d’issue ni de gagnants dans le monde agricole. Les volumes d’importation prévus dans l’accord Mercosur — révisables — sont peu importants : 1,6 % de la production communautaire (0,2 % de la production française) pour la viande bovine, 2,3 % pour la volaille. Ce que craignent les éleveurs, sans le dire, c’est une baisse des prix sur le haut de gamme, les morceaux nobles. C’est le plus souvent le cas quand le marché s’élargit.

Bruxelles joue la montre

La présidente de la Commission fait mine de reculer pour aider plusieurs dirigeants nationaux en difficulté, avant de conclure, bien sûr, début 2026. Un pas de deux qui interroge quant au prochain budget de l’Union — 2028-2034 — qui se traduira sans nul doute par la réduction des crédits alloués à l’agriculture dans le cadre d’une fusion de ceux-ci avec les fonds structurels réservés aux régions, contraignant à des choix régionaux sans échappatoire. De même, l’entrée prochaine dans l’UE de l’Ukraine, puissance agricole qui la renforcera mais en contraignant la France et, dans une moindre mesure, l’Italie, voire la Pologne, à s’aligner sur les nouvelles conditions générales de la production sans pour autant négliger les standards de qualité. Anticiper en réformant ou péricliter en s’accrochant au statu quo : qui hésiterait perdrait.

Boris Enet