Al-Charaa : un djihadiste dans le bureau ovale

par Pierre Benoit |  publié le 12/11/2025

Invité discret de la Maison-Blanche, l’ex-djihadiste devenu président syrien était infréquentable il y a encore un an. Sa rencontre avec Trump le 10 novembre, loin des caméras, concourt à la définition d’un nouveau Proche-Orient.

Le président syrien Ahmed al-Charaa a rencontré le président américain Donald Trump à la Maison Blanche le 10 novembre 2025, quelques jours seulement après que Washington l'a retiré de la liste noire des États soutenant le terrorisme. (Photo official Syrian Arab News Agency / HANDOUT / SANA / AFP)

Depuis un an, la scène internationale s’est habituée aux costumes de ville et à la barbe courte de Ahmed Al-Charaa, au point d’en oublier qu’il portait une tenue de combat et arborait une épaisse barbe noire en arrivant à Damas. C’était le 8 décembre 2024. À la tête des djihadistes du groupe Hayat Tahrir al Cham, il venait d’abattre la dictature héréditaire du clan Assad, qui régnait sans partage sur la Syrie depuis un demi-siècle.

Ce lundi à Washington, le président intérimaire de la Syrie a fait une entrée furtive à la Maison-Blanche en se glissant par une grille latérale. Pas de tapis rouge, aucune caméra devant le perron. À peine quelques mots dans la bouche de Trump : « Je pense qu’il fait du bon boulot dans une région compliquée. C’est un dur et on s’entend très bien ». Derrière la sobriété du propos, une redistribution des cartes au Proche-Orient commence.

Avant son départ pour les États-Unis, Ahmed Al-Charaa avait choisi de mettre en scène sa proximité avec les Américains. Sur une vidéo, on le voit jouer au basket avec les plus hauts gradés de la coalition anti-Daech installée en Syrie. À l’évidence, ces nouvelles images visent à brouiller celles de l’ancien djihadiste combattant la coalition américaine en Irak, un temps emprisonné. Le FBI avait même misé dix millions de dollars pour toute information conduisant à son arrestation. À l’époque, il était le patron de la branche syrienne d’Al-Qaïda. Dans la région contrôlée alors par son mouvement, il a laissé le souvenir d’un administrateur efficace, à la manière d’un conservateur autoritaire.

Al-Charaa n’est pas un repenti, plutôt un nationaliste syrien qui a vu son pays ruiné par la guerre civile, un musulman imprégné d’un islam politique qui peut faire penser à certains leaders sunnites de la région comme le président turc Erdogan. Ankara a soutenu l’offensive victorieuse des rebelles conduite par Al-Charaa en novembre 2024.

La première rencontre entre le nouveau patron de la Syrie et Trump a eu lieu en mai dernier en Arabie Saoudite. Le contact s’est établi avec facilité, si l’on en croit les indiscrétions de la Maison-Blanche. Trump, qui cherchait déjà à sortir de l’impasse de la guerre à Gaza, voulait garantir la sécurité d’Israël sur ses flancs est et nord. Avec l’effondrement de la dictature et les affrontements entre Sunnites, Alaouites, Druzes qui démarraient, la Syrie post-Assad pouvait devenir une menace. Les coups portés par Netanyahou au Hezbollah libanais avaient affaibli « l’arc chiite » conduit par l’Iran. Pour Washington, Téhéran ne devait pas revenir dans le jeu régional. Pas plus que Moscou, qui avait été un soutien indéfectible du dictateur Assad.

La rencontre entre Trump et Al-Charaa à Riyad est un déclic. Le jeune patron de la Syrie, âgé de seulement 43 ans, a vite compris qu’une fenêtre d’opportunité s’offrait à lui. Pour permettre le retour des investisseurs étrangers dans son pays, il a aussitôt demandé la fin des sanctions économiques qui étouffent Damas. Trump lui a accordé une pause de six mois dans le blocus. Et puis, il lui a mis le marché entre les mains : Al-Charaa peut compter sur l’appui américain pour obtenir le retrait des forces israéliennes des zones qu’elles occupent depuis la chute d’Assad. Avec ses manières brusques, Trump lui a présenté l’autre volet de son deal : le moment venu, il attend la signature par la Syrie des accords d’Abraham aujourd’hui suspendus en raison de la guerre à Gaza.

Depuis des semaines, Al-Charaa multiplie les gages de bonne volonté. Il vient de rejoindre la coalition anti-djihadiste conduite par Washington. A Idlib, Alep, Rakka ou Damas, les forces de sécurité syriennes multiplient les raids contre les cellules dormantes de l’État islamique, l’expulsion de tous les groupes armés étrangers commence. De la même façon, les combattants sunnites radicaux intégrés dans les unités du ministère de l’intérieur, qui ont commis de nombreuses bavures, ne font presque plus parler d’elles.

Pour Damas, tous les signaux sont désormais au vert. La pause dans les sanctions économiques contre la Syrie vient d’être prolongée pour six mois encore. Jeudi, à l’initiative de Washington, le Conseil de sécurité de l’Onu vient de lever les sanctions qui pesaient sur Al-Charaa. Vendredi, le FBI a retiré le Président syrien de la liste noire des terroristes les plus recherchés au monde.

Le passage de Al-Charaa dans le bureau ovale est une première à tous égards. Aucun Président syrien n’avait été reçu de la sorte depuis l’indépendance de Damas en 1946. Vingt-quatre ans après l’attentat contre le World Trade Center, un ancien terroriste d’Al-Qaïda est reçu à la Maison-Blanche. Aucune poignée de main, aucune conférence de presse. Une histoire sans parole, mais pas sans signification.

C’est plus qu’une simple alliance qui se dessine ainsi entre Damas et Washington. Après le cessez le feu à Gaza imposé à Netanyahou, Trump continue d’écrire seul sa partition pour remodeler un nouveau Proche-Orient à sa main.

Pierre Benoit