Allô le Sénat ? Ici la Terre !

par Boris Enet |  publié le 08/12/2025

Dans l’enceinte feutrée du Palais du Luxembourg, les barons de la haute assemblée ont étalé une fois encore leur inénarrable conservatisme, doublé d’un déni de réalité pour le moins lunaire … au détriment du PLF 2026, et, plus largement, des citoyens.

Le ministre de l'Économie et des Finances, Roland Lescure, prononce un discours lors de l'examen de la première version du projet de loi de finances au Sénat, à Paris, le 27 novembre 2025. (Photo Thomas Samson / AFP)

Dans un débat sclérosé jusqu’à la caricature autour du projet de loi de finances, la droite sénatoriale a tapé à bras raccourcis sur la fonction publique, témoignant d’une incapacité structurelle à renouveler son logiciel et à comprendre les réalités du pays. Votant le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux et l’augmentation du nombre de jours de carence dans la fonction publique, elle prend le risque de radicaliser en retour les partisans du statu quo, sur le dos d’une population autrement plus lucide que ses représentants. Sans surprise, les radicaux de chaque camp ont défendu leurs outrances.

Peinant à prendre ses distances avec Nicolas Sarkozy, ancien chef de l’État multi-condamné, la majorité sénatoriale reprend les mêmes recettes avec une logique arithmétique qui néglige le contexte social et la crise politique qui sommeille encore. Tandis que les études d’opinion indiquent une inquiétude partagée en matière de sécurité, d’éducation et de santé, la droite sénatoriale applique la sanction à plus de 5 millions de fonctionnaires, sans la moindre intelligence politique, sans la moindre prise en compte des réalités du quotidien. Tout juste consent-elle à s’éviter les quolibets d’un électorat résiduel pour épargner les ministères régaliens. L’armée, l’intérieur et la justice échappent ainsi aux foudres de cette chambre inamovible, comme si la punition et la sécurité permettaient à eux seuls une quelconque résolution des maux qui nous frappent.

En face, la gauche populiste multiplie les votes et amendements, rejetant la réalité profonde du déficit des comptes publics pour ne l’attribuer qu’à la seule évasion fiscale des plus fortunés, ou aux cadeaux à destination des premiers de cordée. Quid d’un commencement de réforme de l’État ? De l’imbroglio des collectivités et de l’enchevêtrement des strates décisionnelles ? D’une bureaucratie qui grève incontestablement les élans les plus nobles, décourageant une partie de ses propres troupes ? Il est décidemment entendu qu’en période de crise, chacun pousse la caricature jusqu’à son paroxysme … et l’intérêt général vers le précipice.

Pourtant, les représentants de la Nation n’auraient qu’à se saisir des préoccupations de leurs administrés pour regagner ne serait-ce qu’un peu de leur crédibilité. Beaucoup s’inquiètent de la perte de contrôle de l’État face aux narcotrafiquants détruisant notre jeunesse, mais aussi de l’effondrement du niveau scolaire des enfants confiés à l’Éducation nationale. Une écrasante majorité déplore aussi un affaissement continu de l’accès aux soins dans le pays de Pasteur.

Devrait-on en conclure que la puérilité des débats dans les chambres de la république est infiniment plus répandue que celle qui pointe sur les lieux de travail et dans les familles ? Rien n’est moins sûr, mais à continuer ainsi le divorce installé entre les opinions et la classe politique se traduira nécessairement par un drame protéiforme. De la grève des urnes à la promotion des nationalistes, de la défiance envers la démocratie à l’abandon derrière la figure des populismes, la séquence inédite consécutive à la dernière censure n’augure rien de bon.

Si les représentants du gouvernement ont essayé en vain de faire entendre raison aux ténors de la droite sénatoriale soutenue par l’ancien ministre de la Fonction publique Guillaume Kasbarian (mais désavouée par le nouveau, David Amiel), la seule issue du tunnel électoral en approche réside dans la recomposition d’un socle démocratique et progressiste, de manière assumée. Entre l’union des droites dont l’ingénierie repose sur l’extrême-droite, et une frange de la gauche transpartisane incapable de sortir du déni du programme économique du NFP, le mur se rapproche.

Boris Enet