America First : le monde au pied du mur
La doctrine de sécurité nationale résumée par le Département d’État théorise la politique étrangère de Trump depuis son retour à la Maison-Blanche. Ce tournant diplomatique pourrait forcer de nombreux pays à un aggiornamento stratégique.
La lettre du président américain, qui fait office de propos liminaire à ce document, est écrite dans son style inimitable. Rien de surprenant jusque-là. Que le document lui-même soit écrit dans son style est plus étonnant, et montre à quel point les experts du Département d’État ont soit déserté en masse, écrit sous la dictée directe de Trump, ou adapté leur style à celui du président. Quoi qu’il en soit, l’influence de Trump est perceptible dans des pans entiers du document ; ils pourraient même nous faire penser à un recueil des tweets du gourou de MAGA depuis 2016.
Cette patte trumpienne est évidemment encore plus notable, et lourde de conséquences, sur le fond du document. Henry Kissinger disait qu’Israël n’avait pas de politique étrangère, s’en tenant à la politique intérieure. À la lecture de ce nouveau document, cet adage s’applique désormais aux États-Unis. On y retrouve les principales priorités et obsessions de Donald Trump : rejet de l’immigration « de masse », vision purement transactionnelle voire mercantiliste, approche libertarienne sur la liberté d’expression, et surtout l’idée ancrée que toute démarche diplomatique doit bénéficier aux États-Unis plus qu’à la stabilité du monde.
Contesté par une partie de sa base sur son interventionnisme diplomatique alors qu’il avait promis une doctrine isolationniste résumée dans la formule « America First », Trump semble avoir voulu réconcilier les deux visions. En ressort un document qui tient plus du panégyrique du trumpisme que de la vision diplomatique du leader du monde libre. La politique étrangère de Trump, faite de revirements et de contradictions en cascade, se voit aujourd’hui « théorisée » a posteriori par un document. Sa pauvreté doctrinale et formelle ne doit pas masquer l’avènement d’une nouvelle Amérique auquel les pays du monde entier, et surtout l’Europe, doivent s’adapter.
La première présidence Trump avait pu être envisagée comme une aberration démocratique. Cette thèse de l’accident maîtrisable était d’autant plus crédible que la diplomatie sous Trump 1.0 n’avait pas profondément remis en cause les équilibres du monde. Avec un cabinet « traditionnel », une certaine prudence de Trump sur les sujets internationaux au-delà de ses coups de menton, Trump 1.0 n’avait ainsi pas osé sermonner l’Union européenne sur son modèle de société.
Nulle trace de cette prudence dans le document présent, qui porte la patte de J.D. Vance, dont la pensée avait été si clairement exprimée à Munich en début d’année. Il traduit la bascule profonde du Parti républicain vers une approche « civilisationnelle » plus marquée, un rejet des alliances traditionnelles et un cynisme assume sur le plan stratégique, notamment financier. Il indique que l’aberration trumpienne est en fait une inflexion durable, au-delà même du départ de Trump (probable…) de la scène politique en 2029.
Cette théorisation tardive du nouveau monde imposé par Trump peut être salutaire pour l’Europe, et les démocraties libérales de planète, si elle permet de dessiller leurs yeux une bonne fois pour toutes. En seront-elles capables ?



