Antisémitisme, le grand retour

par Annette Lévy-Willard |  publié le 06/01/2026

Depuis le 7 octobre 2023, les mots servent d’allumettes et l’idéologie de combustible à une nouvelle explosion des actes antisémites dans le monde. La chaîne qui mène des discours aux actes doit être identifiée et combattue sans peur. Une question clé se pose désormais : jusqu’où laissera-t-on faire ?

Des gerbes de fleurs sur la promenade de Bondi Beach à Sydney, le 17 décembre 2025, en hommage aux victimes de l'attentat. Sajid Akram et son fils Naveed ont ouvert le feu sur une fête juive, le soir du 14 décembre, tuant 15 personnes et en blessant des dizaines d'autres. (PHOTO DAVID GRAY / AFP)

La semaine dernière déjà, les actualités semblaient déprimantes — de la nounou qui empoisonne toute une famille juive (elle vient d’être condamnée à deux ans et demi de prison ferme mais sans la circonstance aggravante d’antisémitisme), à l’avocat Richard Malka qui rappelle, dans la plaidoirie qu’il publie, Passion antisémite (Grasset), ce qu’est l’antisémitisme à gauche : « Pour un insoumis, le seul fait d’être Juif, cela suffit pour vous qualifier de sale sioniste du matin au soir. Et c’est ce qui arrive à tous les Juifs de France. » Il aurait pu ajouter : et c’est ce qui arrive à tous les Juifs dans le monde.

De faits divers aux discours publics

C’était donc la semaine dernière, avant l’attentat de Sydney, le massacre de Hanouka sur la plage australienne. J’étais bien dans le déni de la réalité, voulant terminer sur une note plus joyeuse cette année 2025 qui, à part le retour des otages et le cessez-le-feu à Gaza, n’avait pas de grandes raisons de me réjouir. Au contraire.

Espoir, optimisme, fêtes, c’est raté. Même les humoristes renoncent à faire de l’humour. Comme mon amie Sophia Aram, la plus drôle du service public, à la grande matinale de France Inter, deux jours après l’attentat contre les Juifs qui fêtaient Hanouka sur Bondi Beach, ne nous faisait plus rire. Elle avait enlevé le jingle déchaîné de sa chronique hebdo hilarante, en pull noir et face au micro, elle nous assénait quelques vérités avec son courage habituel.

« Cela fait 15 ans qu’on le répète : les mots précèdent toujours les actes, a dit Sophia Aram. Ceux qui qualifiaient Charlie Hebdo ou Samuel Paty d’islamophobes ont fini par les tuer. Globaliser l’intifada en hurlant Fuck the Jews ! De New York à Madrid, appeler à l’intifada sur la plage de Bondi Beach a fini par tuer des Juifs sur cette plage. On ne combat pas le terrorisme islamiste sans lutter contre l’idéologie qui les porte. »

Bondi Beach, Paris : la haine en slogans

On a des flashbacks refoulés dans nos inconscients collectifs, ces images des manifs sur cette même plage de Bondi Beach, au lendemain du pogrom du 7 octobre 2023, ces Australiens qui criaient « Fuck the Jews ! », version moderne et anglo-saxonne de « Mort aux Juifs ! ». Et même avant, chez nous, il y a plusieurs années, on s’est souvenu que Mélenchon avait marché avec ses Insoumis dans les rues de Paris pour la Palestine, dans une foule qui criait, en bon français, « Mort aux Juifs ». Mélenchon a fait semblant de ne pas entendre.

On a essayé d’ignorer depuis deux ans le monceau d’ordures déversées sur internet, parfois accompagnées de menaces de mort anonymes, mais on ne les lit plus, ou on les bloque. Soudain, en cette fin d’année, avant les morts sur la plage de Sydney, la France se réveille et se scandalise qu’un universitaire de Lyon-2, Julien Théry, publie une liste de noms, 20 personnalités dénoncées, ciblées, à boycotter à tout prix, que des Juifs à quelques exceptions près. Comme on s’inquiète des gens qui n’hésitent pas à balancer des fumigènes incendiaires dans l’auditorium de la Philharmonie de Paris pour empêcher le concert d’un chef d’orchestre israélien.

Intellectuels et journalistes s’alarment

C’est l’image d’un incendie que reprend l’éditorialiste Caroline Fourest, qui se trouve loin de Paris, en Ukraine. « Moscou vient d’interdire, pour la première fois depuis l’effondrement de l’Union soviétique, la principale célébration publique de Hanouka. À l’opposé, à Kiev, place Maïdan, on a dressé la plus haute menorah d’Europe pour célébrer cette fête juive en pleine lumière, écrit Caroline Fourest. C’est là que me sont parvenues les images de la tuerie antisémite australienne. Encore une. Après Toulouse, l’Hyper Cacher, le 7-Octobre et tant d’autres… Combien en faudra-t-il ? Avoir nié la portée génocidaire du pogrom, tout en assimilant le terrorisme à une forme de résistance et la riposte militaire israélienne – fût-elle terrible – à un « génocide », avant d’amalgamer le moindre Juif ou ami des Juifs à des « génocidaires », ne pouvait qu’armer de nouveaux tueurs de Juifs. Que des députés français se livrent à ce jeu de massacre est le plus effarant. »

Depuis dimanche, de nombreux intellectuels français courageux répètent ce qu’ils disent depuis deux ans. Dès lundi matin, le journaliste de France Culture, Guillaume Erner, rappelle en direct à l’antenne « que cette assimilation du Juif au génocidaire fait tout le travail à l’avance. Elle justifie le meurtre. Elle rend la stigmatisation moralement acceptable. Et nier cela, c’est une faute morale. C’est rendre le crime possible. C’est considérer que l’antisémitisme n’est pas un problème à combattre, mais une solution ».

Laurent Joffrin, ancien directeur de Libération et du Nouvel Obs, qui, lui, ne renonce pas à être de gauche, écrit dans LeJournal.info : « L’antisémitisme meurtrier du Hamas et des organisations islamistes a suscité une sorte d’imitation internationale dirigée, non seulement contre le gouvernement israélien, mais contre les Juifs en tant que tels. Mais cette idéologie dépasse aussi ce cadre et tend à essaimer au sein des mouvements politiques associatifs ou politiques influencés par la doctrine décoloniale. Dans cette lutte planétaire, principale clé de lecture de l’histoire récente pour les « décoloniaux », les Juifs sont tout uniquement rangés du côté des oppresseurs. Le décolonialisme est un essentialisme. Si bien qu’il ne suffit plus, pour lutter contre le moderne antisémitisme, de dénoncer le racisme des islamistes, ni de fustiger la résurgence de l’ancienne rhétorique anti-juive des fondamentalistes musulmans. Il faut aussi déconstruire ce discours de la résistance décoloniale qui est surtout la matrice d’une intolérance identitaire parfaitement antinomique avec l’universalisme qui soutient nos démocraties. »

L’essayiste Pascal Bruckner répète lui aussi ce qu’il dit depuis deux ans : Les Juifs ont toujours été en danger de façon latente, mais ils le sont ouvertement depuis le 7 octobre 2023, dit-il. Aux États-Unis, le soir même, certains ont dansé pour se féliciter du massacre. C’est la permission de tuer des Juifs en toute impunité depuis 1945, à l’abri du label « sionistes. »

Du 7 octobre 2023 au dimanche 14 décembre 2025 sur la plage australienne, la réalité a fait peu à peu son grand et pénible retour.

On avait semblé s’habituer à quelques agressions individuelles de rabbins, de professeurs, de lycéens, on a lutté contre le boycott d’universitaires ou d’artistes, on a porté plainte, on a publié — tout en retirant les signes extérieurs de judaïté, ceux que d’aucuns appellent la « marranisation » des Juifs, du nom des Marranes, ces Juifs expulsés en 1492 d’Espagne et du Portugal, qui devaient choisir entre l’exil ou la conversion au catholicisme en se cachant d’être Juifs. Nous n’en sommes pas là…

On analyse, on est optimiste ou pessimiste, selon les jours, mais je trouve qu’aujourd’hui, le plus saugrenu face à ce retour d’une haine des Juifs ancestrale et planétaire, c’est de poser cette question : pourquoi cette haine ?

Annette Lévy-Willard