Faut-il renoncer à l’universalisme ?
Face au retour des rapports de force, une idée progresse : renoncer à l’universalisme pour s’adapter au monde tel qu’il est. Au nom du réalisme, certains invitent l’Occident à baisser le ton. Mais le renoncement est-il vraiment une politique étrangère ?
Paru sous forme de dialogue, Après l’Occident ? (*), cosigné par Hubert Védrine et Maurice Godelier, se veut un exercice de lucidité face au monde multipolaire qui s’impose à nous. L’ouvrage pose un diagnostic souvent juste sur l’érosion de la domination occidentale, la fragmentation des puissances et la contestation croissante de l’universalisme européen.
La thèse centrale est connue : l’Occident n’est plus le centre du monde et n’est plus en mesure de défendre ses valeurs comme si elles avaient vocation à s’imposer partout. Toute tentative de « prosélytisme » démocratique serait désormais inefficace et dangereuse. Il nous faut désormais accepter la pluralité irréductible des civilisations et renoncer à toute prétention normative globale.
L’entretien est passionnant. Mais cette posture, présentée comme mature et réaliste, relève en réalité d’un renoncement qui, personnellement, ne me convainc pas. Qu’il faille respecter les autres cultures, c’est une évidence et Lévi-Strauss nous l’a appris depuis longtemps. Qu’il faille se méfier de l’arrogance néocolonialiste l’est tout autant. Qu’il faille se soucier de nos propres faiblesses avant de critiquer celles des autres relève de la morale la plus élémentaire. Mais de là à s’interdire de défendre les Lumières partout où elles s’éteignent, il y a un pas qu’il ne faut pas franchir.
Nos deux auteurs sont adeptes de la « realpolitik ». Soit. Le monde est dur, fragmenté, autoritaire, traversé de rapports de force. Mais faut-il pour autant s’incliner devant ces réalités, comme si les nommer suffisait à les légitimer ? Comme s’il y avait de l’honneur à s’adapter à l’injustice plutôt qu’à la combattre ! À force de se dire réaliste, on sacralise l’existant. Et on se résigne à l’insupportable.
D’où un étrange renversement : ce ne sont plus les valeurs qui doivent guider l’action dans un monde imparfait, mais le monde imparfait qui dicterait l’abandon des valeurs. Car enfin, de quelles « valeurs » parle-t-on ? De liberté de conscience, d’égalité devant la loi, de droits des femmes, de liberté d’expression, de séparation du politique et du religieux, de refus de la violence comme principe de gouvernement. Les abandonner au motif qu’elles ne seraient plus audibles revient à accepter que des milliards d’êtres humains en soient durablement privés.
Sous couvert de respect du pluralisme culturel, cette thèse entérine une hiérarchie tacite de l’humanité : à certains peuples, la liberté ; à d’autres, la soumission. À certains, la critique et l’émancipation ; à d’autres, le silence et la fatalité.
L’universalisme des droits humains en question
Qui sommes-nous pour expliquer aux femmes afghanes que leur combat serait une projection occidentale ? Qui dira à la jeunesse iranienne qu’on ne l’aidera pas parce que nous respectons leur « différence civilisationnelle » ? En quoi la démocratie serait-elle moins désirable à Moscou qu’à Paris ? Refuser de défendre l’universalité des droits humains, ce n’est pas respecter les cultures : c’est se désintéresser de leur avenir, voire s’en laver les mains. Ceux qui brocardent ce qu’ils appellent le droit-de-l’hommisme annoncent la défaite des droits de l’Homme.
La France – et ses intellectuels – devrait être à la pointe de ce combat. Notre pays est porteur d’une pensée politique singulière : la Déclaration des droits de l’homme, la République, la laïcité, l’universalisme. Ces idées ne sont ni obsolètes ni impérialistes. Elles continuent d’inspirer celles et ceux qui résistent à l’arbitraire, parfois au prix de grands dangers.
Renoncer à les défendre au nom du réalisme, c’est abandonner le terrain moral à ceux qui, eux, n’ont aucun scrupule à imposer leur force : régimes autoritaires, théocraties, nationalismes agressifs. Dans un monde où l’obscurantisme avance avec assurance, la neutralité n’existe pas. Se taire, c’est déjà choisir. Le réalisme est souvent l’excuse de l’impuissance.
Le livre de Védrine et Godelier aide à réfléchir. Mais on n’est pas obligé d’être d’accord. Le danger de leur thèse n’est pas dans ce qu’ils écrivent, mais dans ce qu’ils suggèrent : qu’il faudrait s’habituer à un monde où la brutalité l’emporte sur le droit. Là est le risque moral : les valeurs disparaissent quand ceux qui devraient les porter cessent d’y croire.
(*) Hubert Védrine et Maurice Godelier, Après l’Occident ? Perrin/Robert Laffont, 276 pages, 17 euros



