Attaque au couteau : l’assassin s’appelle Internet
On disserte sans fin sur les motivations du jeune tueur de Nantes, en recensant les facteurs qui pourraient expliquer son geste meurtrier. Comme souvent, on néglige celui qui joue un rôle essentiel : l’irresponsabilité criminelle des réseaux sociaux.
Avant de poignarder à mort une de ses condisciples de lycée à Nantes et blessé gravement trois autres élèves, le jeune Justin P. a laissé derrière lui un manifeste long et tortueux sur « l’écologie profonde ». On se demande en conséquence si ce jeune criminel n’est pas une sorte d’écoterroriste autoradicalisé soucieux de faire avancer sa cause par un acte sanglant et spectaculaire. Mais vite la question tourne court : un écoterroriste, en principe, choisit des cibles symboliques qui donnent un sens à son agression. On se demande en quoi une attaque barbare contre d’autres élèves, dont une jeune fille avec qui il avait un rapport apparemment difficile, pourrait ressortir de ce début de logique.
On impute avec plus de vraisemblance ce déchaînement de violence à la psychologie de cet adolescent dépressif, renfermé, en butte, semble-t-il, au mépris ou à l’indifférence des autres élèves. C’est bien possible…. Mais on oublie un autre facteur, qui transparaît pourtant dans les déclarations du prévenu, rapportées par Presse-Océan et reprises par Le Monde : « je suis quelqu’un qui a peur du sang, de base. Quand je regarde des vidéos de violence extrême, ça me fait des sensations bizarres dans les veines, comme des guilis », explique-t-il. L’enquêteur qui l’interroge poursuit : « As-tu [déjà] eu envie de tuer ? ». Réponse de Justin : « Oui, quand je vois des vidéos d’extrême violence envers des animaux ou des actes de torture liés au terrorisme, j’ai une grande haine et j’aurais envie de tuer ces gens. » Comment ne pas penser, dès lors, que le visionnage répété de scènes de violence réelle par un ado fragile offre un schéma explicatif très vraisemblable ?
Évidemment, la question n’est même pas posée. L’emprise du Net sur les esprits, l’habitude de ses effrayants excès, censurent jusqu’à l’idée de le mentionner. Question candide, néanmoins : par quelle aberration laisse-t-on diffuser massivement des images complaisantes de violence extrême accessibles à tous, jusqu’au enfants en bas âge ? Des images qu’aucun média « mainstream » – c’est-à-dire normal – s’oserait diffuser, sauf à encourir la colère du public et la rigueur des lois. Mais ce qui est interdit à tous les médias est jugé normal sur le Net.
On dira que les journaux télévisés, ou bien les documentaires sur la guerre, montrent déjà des scènes de violence à haute dose et que les films de fiction jouent sans cesse sur ce ressort transgressif. Pur sophisme : les télévisions et les journaux filtrent soigneusement les images de ce genre et les assortissent d’avertissements. Quant aux films, on sait bien que la fiction, dont chacun comprend instinctivement qu’elle est un artefact, n’a pas la même influence que des scènes réelles de torture ou d’assassinat, qui suscitent l’effroi, parfois le traumatisme et, dans certains cas comme celui de Justin P., une dangereuse fascination.
Certains disent : la régulation est impossible. Encore faux. Si l’on rendait les dirigeants des réseaux responsables de leurs actes, au lieu de les encourager à s’enrichir en diffusant les discours de haine, les appels au meurtre, les éructations racistes et antisémites et les scènes de violence les plus répugnantes, le changement s’imposerait rapidement. Mais sous l’emprise des multinationales du numérique, les démocraties n’osent pas le faire. Seule l’Europe unie s’y est risquée, de manière limitée, déclenchant l’ire des populistes américains au pouvoir. Dès lors, ces monstres de Frankenstein produits par l’alliance du libertarisme, de l’avidité et la technologie continueront à encourager les pulsions morbides qui étreignent une partie des adolescents.



