Attaque au couteau : pourquoi l’école est impuissante

par Boris Enet |  publié le 25/09/2025

L’attaque au couteau subie par une professeure de musique dans un collège du Bas-Rhin le 24 septembre ne peut être comptabilisée comme une atrocité supplémentaire à laquelle on s’accoutumerait. L’école est en péril. Le vivre-ensemble aussi.

Des gendarmes français montent la garde à l'entrée du lycée Robert Schuman à Benfeld (Bas-Rhin), le 24 septembre 2025, après qu'une enseignante de 66 ans a été poignardée à l'arme blanche par un élève de 14 ans. (Photo de SEBASTIEN BOZON / AFP)

Écartons d’emblée les faux débats sur la responsabilité supposée de l’institution scolaire. Le jeune agresseur de 14 ans, aujourd’hui entre la vie et la mort après s’être poignardé à la gorge lors de son interpellation, présente un profil et un parcours de vie que tous les professionnels de l’éducation connaissent. La procureure de la République et la ministre démissionnaire de l’Éducation évoquent un placement précoce à l’ASE, un profil psychologique perturbé, et une procédure disciplinaire en cours pour avoir dessiné des croix gammées dans un cahier. Ce jeune homme, malade, comme des centaines, probablement des milliers, parmi les 12 millions d’élèves sous la responsabilité des professeurs. Si, par chance, la vie vient d’être épargnée à cette enseignante, l’école ne survivra pas au déferlement de violences qui la secoue désormais quotidiennement.

Évacuons aussi la bataille d’arrière-garde entre les partisans de l’ordre martial et ceux, pas moins sots, qui choisissent de nier la réalité. L’école n’est pas en mesure d’installer des portiques détecteurs de métaux dans près de 11.000 collèges et lycées, et quand bien même le pourrait-elle, cela signerait notre échec collectif. De la même manière, les seuls moyens humains ne permettraient pas de répondre aux problèmes de violences, aux déficiences et aux perturbations psychiques qui se répandent dans des pans entiers de la jeunesse. La question de l’inclusion le démontre. Passant de 30.000 en 2004 à plus de 132.000 aujourd’hui, le nombre d’accompagnants d’élèves en situation de handicap peut à nouveau être doublé sans être pour autant suffisant, puisque près de 490.000 élèves doivent aujourd’hui bénéficier du dispositif de manière individualisée ou mutualisée. C’est un échec qui appelle une prise de conscience sociale, dans un climat d’instabilité chronique délétère pour l’école.

Dans beaucoup trop de cas, les agressions physiques qui minent les établissements sont le fait d’élèves atteints par des pathologies du trouble de la personnalité. L’école n’est pas adaptée, ni humainement, ni scientifiquement, ni médicalement pour accueillir ces enfants, souvent non pris en charge. Sans accueil dans des structures adaptées aujourd’hui bondées, l’effet est délétère sur toute une classe parfois tout un établissement. Les autres enfants pleurent, s’effondrent, sont traumatisés, et ont besoin d’un suivi. L’école devient alors un enfer pour tous. L’exigence de l’inclusion scolaire pour des enfants relevant de suivis psychiatriques ne peut se faire au détriment de la majorité des élèves, fragilisés par leur accueil. Il faut donc fixer des périmètres à l’inclusion scolaire faute de quoi nous sommes en train de fragiliser tout l’édifice. Cela ne signifie nullement qu’il faille en revenir à une dynamique d’exclusion ou de stigmatisation, mais reconnaître la réalité de la capacité collective de l’institution scolaire à remplir ses missions, sans quoi elle devient maltraitante sur les deux tableaux. Le mal être de notre jeunesse, ses déprimes, ses dépressions, ses addictions numériques, ses abandons ne sont effectivement pas traités. Les moyens sont aujourd’hui dérisoires et la vague de violence qui déferlait jadis sur le système scolaire américain est désormais à nos portes.

Elle ne touche pas seulement nos cités ghettoïsées sur fond de narcotrafics, elle se répand sous d’autres formes dans les secteurs péri urbains voire ruraux, en cultivant la détestation des autres et d’abord de soi. Ce n’est pourtant pas une génération spontanée. Une partie des causes sont identifiées : la folie des écrans, la toute-puissance des plates-formes numériques sans contrôle provoquent des dégâts de masse, de manière désormais établie. Boris Cyrulnik le rappelle avec force : « Quand on est hypnotisé, médusé par un écran (…) on ne fait pas l’effort de comprendre l’autre, l’empathie disparaît (…) Le monde sans empathie, c’est celui des pervers. On est en train de fabriquer des petits pervers. »

L’école est assaillie de toute part. Elle ne peut avancer sans le concours de notre société toute entière, elle aussi bien malade, et d’un pouvoir politique qui doit enfin œuvrer à l’intérêt général, en assumant de venir au chevet de ses enfants.

Boris Enet