Au bon plaisir de Trump

par Gilles Bridier |  publié le 06/08/2025

Le président américain a fait plier le monde entier en substituant aux règles du commerce international les conditions d’une domination américaine fondée sur la menace. Mais les accords restent flous, comme si les incertitudes servaient la stratégie américaine.

Manifestation organisée par les syndicats contre les droits de douane de 50% imposés au Brésil par le président américain Donald Trump, devant le consulat américain, près de São Paulo, ce vendredi 1er. (Photo Marina Uezima / Brazil Photo Press via AFP)

« Un accord? Non! Une injonction », lâche l’ex-commissaire européen Thierry Breton. Et qui ne s’applique pas qu’à l’Union européenne. Si Ursula von der Leyen a topé avec Donald Trump pour une application des droits de douane américains de 15% (accord apparemment assorti d’une levée des mesures de rétorsion pour six mois sur les produits importés des USA), l’UE n’aura pas été la seule cible du président américain. Le Royaume Uni avec un taux de 10% en plus des 4,8% déjà appliqués, le Japon à 15%, le Canada à 35% à cause de sa revendication d’indépendance, le Brésil à 50% par solidarité avec l’ex-dictateur Jair Bolsonaro, l’Inde à 25% à cause de son commerce avec la Russie, la Suisse à 39%… le couperet américain serait tombé ce 7 août sur pas moins de 90 pays, à des taux variables selon le seul fait du prince.

Donald Trump aura dicté sa loi au monde entier. Pour éviter une guerre commerciale avec le pays le plus puissant de la planète, les négociateurs des autres pays ont préféré limiter les dégâts, quitte à apparaître comme des vassaux face à Trump. Ils ont plié face à l’outrance, ont légitimé la loi du plus fort contre l’ordre du commerce international. Et pour quoi ? Pour des accords asymétriques dont on ignore encore tous les détails.

Pour l’Union européenne par exemple, des exemptions seraient prévues sans qu’on en connaisse encore les contours, d’autant que Washington et Bruxelles en donnent des interprétations divergentes. L’aéronautique sera épargnée, les vins et spiritueux devraient connaître des fortunes diverses, les produits pharmaceutiques seraient dans l’oeil du cyclone… Et les services numériques ne figureraient pas au programme des discussions. Voudrait-on éviter de fâcher l’aigle américain et ses Gafam, au risque d’asphyxier une concurrence européenne émergente pour s’en remettre aux seuls affidés de Trump ?

Les zones grises sont nombreuses dans ces accords asymétriques, qui sont porteuses de litiges à venir. Comme si la partie américaine jouait d’une forme d’incertitude stratégique pour se réserver la possibilité d’exercer des nouvelles sanctions, selon son bon vouloir. Ainsi, l’Europe se serait engagée à investir 600 milliards de dollars aux Etats-Unis. Mais qui, et quelle autorité, pour flécher des investissements privés d’une telle hauteur ? Ce n’est pas du ressort de la Commission européenne, d’imposer ce type d’opérations, ni même des capitales des 27 qui n’ont pas la main sur les stratégies d’entreprises. Et qui jugera si les engagements ont été respectés?

Même chose pour les 750 milliards de produits énergétiques que l’Union européenne se serait engager à acheter en trois ans. Les États-Unis sont déjà les premiers fournisseurs d’hydrocarbures de l’UE avec 65 milliards de dollars vendus en 2024 (15% du total européen). A 250 milliards supplémentaires par an, l’UE quadruplerait donc ses achats aux États-Unis de pétrole et de GNL. Ce qui, à ce jour, semble matériellement impossible et d’autant plus aléatoire que tout dépend de l’évolution du prix du baril. En outre, cet apparent engagement de Bruxelles – qui n’a pas la main sur les achats d’hydrocarbures – signerait la fin du Pacte vert, adopté en 2021 et qui définit la stratégie de l’UE pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ce plan de marche vise à les diminuer d’au moins 55 % avant 2030 par rapport aux niveaux de 1990. Un objectif qui volerait en éclat si, plutôt que de limiter sa dépendance aux hydrocarbures, l’UE devait au contraire l’augmenter avec du pétrole par ailleurs particulièrement polluant à produire.

On pourrait également s’étendre sur les commandes de matériels militaires américains au moment où l’Europe clame – mais peut-être trop fort – son désir de souveraineté. Ces contradictions – parmi d’autres- que contient l’accord sont connues de tous. Que cherchent les protagonistes des deux bords ? Washington attend-il de démontrer un jour que l’accord n’aura pas été respecté, selon son interprétation, pour justifier un nouveau tour de vis ? La Commission européenne a-t-elle préféré jeter un voile pudique sur ces zones d’ombre pour éviter de durcir le bras-de-fer, en espérant que le temps jouera en sa faveur? Ce 7 août 2025, les règles du libre-échange ont vécu. Mais l’ordre de Trump imposé sous la contrainte porte les germes de futurs conflits.

Gilles Bridier