Audiovisuel public : il faut sauver le soldat Ernotte

par Jérôme Clément |  publié le 19/09/2025

Courageuse, Delphine Ernotte Cunci ! Dans un entretien au Monde, elle met les points sur les i : Bolloré veut sa peau, celle du service public de l’audiovisuel, et utilise ses antennes pour tirer à boulets rouges sur Radio France et France Télévisions.

Delphine Ernotte, PDG de France Télévisions, lors d'une réception pour les journalistes internationaux accrédités pour les Jeux olympiques de Paris 2024 à l'Élysée, le 22 juillet 2024. (Photo : Ludovic MARIN / POOL / AFP)

Les attaques de l’écosystème médiatique Bolloré contre l’audiovisuel public relèvent désormais d’une offensive structurelle. Le prétexte ? L’entretien informel entre Patrick Cohen et Thomas Legrand, tous deux journalistes de Radio France, avec deux responsables du Parti socialiste … dont un passage concernant Rachida Dati qui a fait grand bruit : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi », phrase extraite d’un entretien filmé à l’insu des participants dans un restaurant parisien. Une enquête a été diligentée, au terme de laquelle Patrick Cohen a été mis hors de cause. Quant à Thomas Legrand, il admet volontiers que sa phrase était peut-être maladroite, mais visait en fait « à s’occuper journalistiquement des mensonges de Madame Dati ». Des mots tirés du contexte d’une conversation assez banale, lors d’une rencontre ordinaire entre journalistes et hommes politiques. On a depuis écarté Thomas Legrand de l’antenne momentanément, et la polémique s’est enflammée. La droite et l’extrême-droite crient au scandale, à la collusion entre la gauche et Radio France. La gauche répond que le scandale c’est précisément celui de Madame Dati, qui attaque le service public qu’elle est censée soutenir et continue à exercer ses fonctions tout en étant renvoyée en correctionnelle pour corruption. Ambiance…

Depuis cet épisode, CNews et la radio de Bolloré Europe 1 dénigrent systématiquement le service public et en particulier Radio France, soupçonnées de défendre des idées de gauche avec l’argent public. Ce sont des heures d’antenne et d’attaques polémiques, qu’ont dénoncées Sibylle Veil, présidente de Radio France et Delphine Ernotte Cunci dans une lettre à l’ARCOM, rendue publique avant d’être auditionnées par ladite autorité sur ce sujet mercredi 17 septembre. Dans l’interview vigoureuse accordée au journal Le Monde le jour même, jeudi18 septembre, Delphine Ernotte Cunci accuse CNews d’être un média d’opinion : « Qu’ils assument d’être une chaîne d’extrême droite ! ».

La présidente de France Télévisions prend l’offensive et on la comprend. Attaquée tout comme Radio France par sa ministre de la tutelle, Rachida Dati, dont le rôle est pourtant de soutenir le service public, victime de coupes budgétaires continuelles qui réduisent sa capacité d’action, elle se retrouve bien seule pour défendre son entreprise.

Le service public de la radio et de la télévision, financé sur fonds public a pour mission de servir l’intérêt général : informer, éduquer, distraire. C’était un monopole jusqu’en 1974. Depuis 1980, l’apparition de chaînes privées et la multiplication des moyens de diffusion le met en concurrence avec de nombreux autres acteurs privés. L’ARCOM, organe indépendant, veille au respect des règles déontologiques, réglementaires d’un secteur essentiel pour la vie démocratique. Les régimes autoritaires suppriment ou réduisent les services publics, on l’a vu en Pologne, en Hongrie, en Slovaquie, en Turquie et maintenant aux États-Unis. L’extrême-droite l’exècre, et la France ne fait pas exception à la règle. Les groupes privés de Bolloré et Stérin rachètent journaux, radios, télés pour diffuser leur propagande tout en dénigrant sans retenue le service public, qui défend la liberté d’expression et le pluralisme.

En France comme ailleurs, les moyens de communication, incluant les réseaux sociaux sont un enjeu de pouvoir essentiel dans la stratégie de conquête qui s’exacerbe à l’approche des élections municipales, présidentielle et peut être législatives. L’incident Legrand/Cohen n’est qu’un prétexte, il y en aura d’autres, et la bataille sera féroce, à commencer par le rachat prochain du journal Le Parisien.

Il faut soutenir le soldat Ernotte, il y va de notre liberté. Et ne rien laisser passer à ces groupes voraces qui veulent prendre le contrôle de nos esprits.

Jérôme Clément

Editorialiste culture