Audiovisuel public : soyons flous !
Défendu ardemment par Rachida Dati, le projet de création d’une holding regroupant les entités principales de l’audiovisuel public a toutes les chances de tomber aux oubliettes. Pendant ce temps-là la révolution numérique s’accélère.
Écran noir ! Plus de loi audiovisuelle. L’annonce de François Bayrou, mettant en jeu sa responsabilité de Premier ministre le 8 septembre prochain, aura suffi à renvoyer aux calendes grecques le très décrié projet sur la création d’une holding regroupant France Télévision, Radio France et l’INA, au grand dam de Rachida Dati. La ministre de la culture qui en avait fait son principal cheval de bataille. On voit mal en effet, si le gouvernement est renversé, comment le projet de loi pourrait venir à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale, qui sera mobilisée à 100% par l’examen du budget 2026, une fois le nouveau gouvernement sera formé.
Paradoxalement, le fond du sujet proposé importait moins que la façon dont il avait été présenté. Une ministre dévalorisée, une absence de débat public, des salariés vent debout contre la holding, et un débat parlementaire organisé à la hâte … l’affaire était mal engagée.
Deux observations de fond s’imposent.
Le numérique redessine indéniablement les frontières entre la télévision et la radio, cette dernière filmant, par exemple, ses émissions en direct. Des médias « traditionnels » dont l’usage par les auditeurs ou les téléspectateurs évolue avec l’apparition des plateformes et des podcasts qui conduisent l’utilisateur à regarder ou écouter des émissions de plus en plus déconnectées de l’antenne. À l’avenir il y aura de moins en moins de spectateurs ou d’auditeurs pour regarder la télévision et écouter la radio en « linéaire ». Les intéressés basculeront vers une écoute sur des plateformes numériques nécessitant un pouvoir central fort pour organiser, répartir les programmes d’une autre façon en mélangeant les supports : privilégier les thèmes et programmes et moins les antennes, le mode de consommation ayant changé.
Dans cette optique, la création d’une holding, ou d’un regroupement, est une orientation envisageable qui permettra de réorganiser les entreprises. D’autant que l’intelligence artificielle va entraîner des changements encore plus vertigineux pour les personnels concernés, certains métiers – les documentalistes, les traducteurs, mais aussi tous les auteurs avec l’IA générative – vont être directement touchés par cette révolution technologique, au moment même où des plateformes américaines prennent une place croissante dans la production et la diffusion d’images et de sons. La compétition s’annonce d’autant plus rude que, dans le même temps, les moyens diminuent. De ce point de vue, une loi est nécessaire.
Ce que l’on reproche à Rachida Dati et au gouvernement, c’est de traiter cette question d’un point de vue technique et non politique. L’avenir et le rôle du service public dans une démocratie sont en jeu dans cette période de bouleversements technologiques. Chacun voit, partout, à quel point, le service public est menacé : désintérêt de l’état, diminution de ses moyens, remise en cause de son indépendance, retards technologiques, projets de privatisations (au profit de Bolloré ou de Stérin ?).
Or c’est un sujet majeur dans nos démocraties assaillies de toutes part par les menaces illibérales, voire fascistes : faire tomber Radio France, supposée être un repaire de gauchistes et affaiblir France Télévision est l’objectif à peine déguisé de l’extrême-droite. Un projet de loi sur l’audiovisuel doit d’abord soutenir le service public, garantir son indépendance éditoriale et financière ainsi que le respect des règles déontologiques sous le contrôle de l’Arcom, qui devra établir une régulation numérique solide et rigoureuse.
Débattre de la création d’une holding n’a pas de sens si ce n’est pas pour renforcer la liberté et la création. Accompagnée de débats publics, de concertations européennes, une loi serait une bonne occasion de mobiliser l’opinion sur la nécessité et l’utilité du service public. La gauche semble s’en désintéresser, alors que la bataille idéologique passe par l’audiovisuel ; ce que, partout en Europe, l’extrême-droite, ayant retenu les analyses de Gramsci, a parfaitement compris.
Certes, l’économie, le budget, les manœuvres politiques mobilisent l’énergie des élus de gauche. Mais à trop oublier le poids des superstructures, comme on aurait dit autrefois, et la bataille idéologique, ils risquent de la perdre sans l’avoir engagée.



