Aurore Lalucq : trouvons un compromis sur le budget !
La présidente Place Publique de la commission des affaires économiques et monétaires de la Commission européenne s’indigne d’un choc budgétaire trop massif. Elle se prononce en faveur d’un compromis qui donne à la France la stabilité dont elle a besoin.
Vous critiquez le budget de François Bayrou ?
Oui. Je le trouve fainéant. Ce budget s’empare d’un mauvais diagnostic pour proposer de mauvaises solutions. A un moment où le Premier ministre devrait chercher une majorité à l’Assemblée Nationale pour stabiliser le pays, il nous propose un budget économiquement contreproductif, socialement injuste et politiquement suicidaire.
Supprimer deux jours fériés, c’est une provocation. Le pays est déjà assez tendu comme ça.
Il aurait fallu commencer par faire le bilan de huit années de politique d’Emmanuel Macron pour expliquer comment nous avons atteint un tel niveau d’endettement que les autres pays européens n’ont pas. Nous serions dans les clous s’il n’y avait pas eu de réforme fiscale : flat tax, suppression de la taxe d’habitation, allègements de cotisations sociales. Or, notre croissance est faible, et notre politique fiscale n’est pas financée.
Le pari de la politique de l’offre a échoué. La relance de l’activité économique devait faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’Etat, cela n’a pas fonctionné. Les macronistes se sont trompés, ce qui peut arriver mais ils doivent le dire.
Le bilan, c’est le passé. Maintenant, il faut réparer ?
Sa dette publique met la France dans une situation compliquée mais pas dramatique. Avant le Covid, c’était déjà le drame, cela n’a pas empêché nos gouvernants de mener la politique du « quoiqu’il en coûte ». Un choc de 43,8 milliards, c’est massif et contreproductif. Cela amputera la croissance et pèsera sur l’investissement au point qu’on n’y arrivera pas.
En réalité, pour que la France tienne ses engagements auprès de la Commission européenne, il nous faut trouver 100 milliards d’euros sur cinq ans, jusqu’en 2029. Il faudrait dégager 25 milliards par an, ce qui est déjà une somme.
Je comprends que dans le contexte politique actuel, on ne puisse pas entamer une réforme fiscale globale qui devra attendre la campagne présidentielle. Mais d’ici là, il faut trouver une voie de compromis qui donne à la France la stabilité dont elle a besoin.
Donc la dette de la France, ce n’est pas si grave ?
La France épargne énormément, et on fait peur aux français matin midi et soir jusqu’à tétaniser les gens. Il vaudrait mieux parler de l’endettement de façon sérieuse et saine plutôt que certains s’engouffrent dans la dette pour faire passer des réformes qu’ils n’assument pas. S’ils veulent réformer les retraites qu’ils le disent plutôt que de s’accrocher à leurs lubies et obsessions.
Oui, on a un problème d’endettement mais l’effort que l’on nous propose est trop important. Il ne s’agit pas d’opposer le public au privé, les jeunes aux plus âgés, les actifs aux retraités. Il faut que ceux qui vont bien participent le plus au désendettement : ce sont les plus riches et les grandes entreprises. Or le projet de François Bayrou est très flou les concernant. L’effort demandé aux uns et aux autres n’est pas proportionné.
Même la CFDT qui est un syndicat responsable proteste que l’on fasse trop peser l’effort sur les classes moyennes et modestes.
Que préconisez-vous ?
Les bonnes mesures sont celles qui font le moins de mal socialement et ne handicapent pas la croissance économique. On doit donc toucher au patrimoine. La taxe Zucman n’est pas la solution à tous les problèmes mais une taxation intelligente du patrimoine permettrait à la France de revenir rapidement dans les clous. Il nous faut des boussoles politiques pour trouver 25 milliards sans impacter la croissance et en protégeant les moins aisés.
La taxation de leur patrimoine ferait fuir les plus riches ?
Ce chantage à l’exil fiscal est insupportable. Ceux qui ont les moyens de payer les impôts et disent qu’ils partiront si c’est trop cher alors que l’Europe est attaquée par les États-Unis et par Chine, tiennent un discours ignoble qui me donne la nausée. Chacun doit prendre ses responsabilités. Payer l’impôt, c’est faire société. Or, aujourd’hui, une partie des plus riches fait sécession. Le sujet est que chacun doit payer l’impôt en proportion de ses revenus. Sinon, cela crée un contexte insoutenable qui nourrit les populismes. Payer ses impôts, c’est moins grave que d’avoir des fascistes au pouvoir.
Bien sûr, on peut réfléchir et regarder les écueils de certains types de taxation. Mais ce n’est qu’après avoir pris en compte la question du patrimoine des plus riches et des aides aux grandes entreprises, que l’on peut envisager d’autres sujets comme la hausse modérée de la CSG dans un effort qui doit être proportionné aux revenus de chacun.
François Bayrou ouvre les pistes de l’équité fiscale pour les particuliers et de la réduction des subventions aux entreprises ?
Le problème est qu’il ne s’agit que de pistes. Sur ces sujets- là, il est flou. Alors qu’il sait être très précis pour ponctionner les salariés, les travailleurs, et les agents de la fonction publique.
Si c’est une stratégie délibérée pour conserver une marge de manœuvre, c’est une erreur. Nous ne sommes pas dans des chambres où l’on négocie. Là, il s’adresse aux Français. Concernant les jours fériés, on ne peut pas jeter des bouteilles à la mer. Il s’agit d’un Premier ministre qui parle devant les Français.
Or supprimer des jours fériés est une démarche de gestionnaire, pas une vision pour la France. Tout comme faire perdre du pouvoir d’achat aux français. Pourquoi le fait-on ? Travailler deux jours de plus ne va pas empêcher la fermeture d’Arcelor-Mittal. C’est une perte de temps et d’énergie et la création de clivages et de tension dans un pays qui a besoin d’apaisement.
Ce que nous demandons au Premier ministre, c’est la stabilité jusqu’à la prochaine présidentielle. Et de ne pas couper le dialogue s’il existe une possibilité de compromis.
Alors, on fait quoi ?
Une marge de manœuvre existe pour proposer du sérieux et de l’équilibré.
Il y aura un débat à l’automne car c’est le rôle des politiques de se battre jusqu’au bout.
Même des groupes politiques qui n’ont pas envie de censurer pour censurer ne sont pas d’accord avec ce budget. L’été va passer. A la rentrée, on verra ce que donnent les négociations. Il faut qu’il y en ait.
Selon moi, ce qui manque, c’est un équilibrage social. La fiscalité n’est pas assez présente et on coupe beaucoup trop le nombre des fonctionnaires. On désorganise l’Etat sans qu’il y ait une vraie stratégie derrière. On coupe trop dans la dépense et on touche les plus pauvres.
Il faut un budget plus cohérent qui impacte moins la croissance. Ce chiffre de 25 milliards, je le porte depuis des mois avec l’OFCE. Celui de 43,8 milliards n’est pas nécessaire, il est récessif et hors de portée.
On se focalise sur des petites mesures au lieu de se concentrer sur l’objectif global qui est d’accroître la fiscalité pour protéger les pauvres. L’année blanche, par exemple c’est fainéant : il aurait fallu trouver des seuils pour ne pas impacter les plus pauvres. Les moins aisés ne sont pas protégés tandis que les mesures sont très floues pour ceux qui vont bien. Je réclame qu’ils les éclaircissent.
Vous visez aussi les entreprises ?
Oui. Les aides aux entreprises ne sont pas assez conditionnées, sans retour sur investissement. Le CICE a coûté très cher pour un nombre d’emplois limité. On doit revenir sur toute une partie de ces aides aux entreprises puisque l’on gèle les APL ou le RSA pour les particuliers.
Je suis également favorable à une contribution exceptionnelle sur les entreprises qui se portent très bien. Il faut revenir sur la politique de l’offre qui nous a conduits dans le mur. La France s’est désindustrialisée alors qu’elle était hyper-productive. Cette politique n’a pas fonctionné mais on continue dans une posture de gestionnaire. Les mêmes discours nous envoient dans les mêmes murs. Cela me déprime et m’inquiète profondément.
Que faire ?
Il s’agit de définir une trajectoire raisonnable, juste, en expliquant correctement la situation. Trouvons des solutions pour désendetter la France puis, projet contre projet en 2027, pour réindustrialiser le pays et bâtir une souveraineté européenne. Nous sommes là en train de nous chamailler sur des jours fériés quand pendant ce temps, Donald Trump impose 30 % de droits de douane à l’Europe.
Toutes nos données numériques sont contrôlées par les États-Unis, ; Arcelor-Mittal ferme ; nos marchés sont ouverts aux quatre vents et nous discutons jours fériés ! C’est lunaire et pas à la hauteur des français.
Propos recueillis par Valérie Lecasble



