Aurore Lalucq : « Pour contrer Trump, il faut taper ! »

par Valérie Lecasble |  publié le 10/01/2026

La co-présidente de Place Publique, présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires au Parlement européen, s’indigne de la faiblesse de l’Europe. Si Trump devait envahir le Groenland, prévient-elle, l’OTAN explose.

Aurore Lalucq, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen et coprésidente du parti de centre-gauche Place Publique (PP), pose lors d'une séance photo à Paris le 27 août 2025. (Photo : Alain JOCARD / AFP)

LeJournal.info – La coalition des volontaires va-t-elle obtenir un cessez-le-feu en Ukraine ?

Aurore Lalucq – Il est essentiel qu’une coalition de pays réaffirme la ligne. Mais il faut plus de concret. Nous devons passer en économie de guerre. Seule la production d’armes nous permettra de nous protéger de Poutine et de nous libérer du joug des États-Unis. Il faut sortir du discours à l’eau tiède dans laquelle nous nous complaisons aujourd’hui et regarder la réalité telle qu’elle est et non comme nous voudrions qu’elle soit.
Quand Emmanuel Macron déclare «je n’imagine pas que les États-Unis puissent intervenir au Danemark », cela m’inquiète au plus haut point. Au contraire, j’ai envie de lui demander : « Qu’est-ce qui nous prouve que Donald Trump ne va pas intervenir au Groenland ? ». Rien.
Trump est grisé par son opération au Venezuela : il fait peur et il aime ça. Il adore dépasser les limites. Comme un enfant à qui on dit non, il veut outrepasser la consigne. Il faut donc que la parole des Européens se traduise en actes.

Mais l’Europe semble impuissante…

Elle doit faire le deuil d’un monde qui n’existe plus, tout comme doivent le faire les États européens. Ne pas renoncer à nos principes mais réapprendre à nous battre pour les défendre. Trump ne recule que si on lui tient tête. Et ce n’est pas quand les troupes américaines seront sur son sol qu’on pourra défendre le Groenland. Quand on est acculé, il est trop tard. L’enjeu est que cela n’advienne pas. C’est maintenant, tout de suite, qu’il faut taper pour empêcher les Américains d’envahir le Groenland. Cela commence par attaquer sur le plan économique : en taxant les GAFAM et les services financiers par exemple. Car si Trump met sa menace à exécution, tout explose. L’OTAN explose. Arrêtons d’être gentils et tapons… Il faut attaquer là où ça peut faire mal à l’économie américaine et à Donald Trump.

Europe : stratégie, unité et saut fédéral

Les dirigeants européens sont déconnectés de la réalité ?

Eux aussi ont du mal à faire le deuil. Cela me rappelle 2007-2008, au moment de la crise bancaire, quand Obama convoque les banquiers américains pour les sermonner. Un mois plus tard, les dettes épongées par le Trésor américain et les banques redécollent à la mesure des anciens bonus distribués et Obama enrage de ne pas avoir été écouté. Il a perdu, parce qu’il a oublié que la vie politique est fondée sur le rapport de forces. Nos dirigeants nationaux et européens aussi, ils sont trop dans l’entre-soi. Tout cela manque de courage et de tripes. Il faut faire de la politique. Nous avons tout pour réussir, il nous manque juste une stratégie rapide et claire.

L’Europe reste dans le confort des mondanités ?

Oui, la Commission européenne et les États membres donnent le sentiment d’un club qui fait de la géopolitique en échangeant des mondanités. On a l’impression que le dîner mondain a été bousculé par d’insupportables trublions et qu’on attend qu’ils sortent de la pièce pour finir le repas. Comme quand Elon Musk déstabilise les gouvernements allemand, britannique, espagnol. Comme lors du discours de JD Vance à Munich. Nous jouons les offusqués, mais aussitôt nous reprenons nos vieilles habitudes. Or le monde actuel est devenu violent et vulgaire. Il faut être plus mordant, accepter de faire jouer les rapports de force.
Pour aller souvent à Washington, je suis inquiète de la suite. Si Donald Trump devait perdre les élections de midterms, accepterait-il de voir son pouvoir de nouveau limité ? L’invasion du Capitole, la chasse aux sorcières au sein de l’administration depuis sa prise de pouvoir, rien de tout cela n’est rassurant…
Certains pays comme la France et le Royaume-Uni, de tradition militaire, sont moins naïfs que d’autres. Mais ceux qui sont habitués à la tradition atlantiste, comme l’Allemagne ou le Danemark, tombent de haut. Le pays allié qui leur a vendu ses avions F35 va envahir le Groenland !

Qu’aurait dû faire l’Europe ?

Cela fait quasiment vingt ans que les gouvernements américains successifs nous disent que nous devons être indépendants d’un point de vue militaire car ils ne parviendront pas à nous aider en cas de grosse difficulté. Qu’a-t-on fait depuis vingt ans ? Nous sommes restés dans notre zone de confort, sans nous bousculer.
Et qu’a-t-on fait depuis un an ? Sur les droits de douane, nous aurions dû présenter un front uni et répondre de manière beaucoup plus forte. Nous avons préféré nous coucher devant Trump. Si Ursula Von der Leyen a été humiliée par Trump en Écosse, mais c’est avant tout parce que les chefs d’État et de gouvernement étaient trop lâches et trop égoïstes pour adopter un front uni et fort.
Il est temps que l’Europe se rappelle qu’elle est une puissance économique de premier plan et s’en serve dans le bras de fer géopolitique avec les États-Unis et les autres puissances étrangères qui tentent de nous déstabiliser. C’est une question de survie. Pour l’Europe et les Européens.

Et si chaque nation avait agi de son côté ?

Ce serait bien pire s’il n’y avait pas l’Union européenne ! Vous imaginez chaque État seul face à Trump ou Xi Jinping ? Idem pour répondre à l’agression russe en Ukraine. Heureusement qu’il y a l’Europe pour soutenir les Ukrainiens. Ce que veut Trump, comme Poutine, c’est une Europe divisée. Parce que nous leur posons un problème. Ils nous attaquent car nous sommes en réalité bien plus forts que nous le croyons.
Pour répondre aux enjeux actuels, il faudrait un véritable saut fédéral pour pouvoir agir avec plus de rapidité et plus d’efficacité. Cela suppose des moyens financiers, un budget et des prérogatives élargies pour l’Union européenne.

Le modèle est donc le fédéralisme comme à la Banque Centrale Européenne ?

On voit bien qu’à chaque crise, on se tourne vers la BCE. Pourquoi ? Parce que c’est la seule institution européenne véritablement fédérale, qui peut agir avec force et rapidité pour répondre aux problèmes des citoyens européens.

Je suis donc favorable à un fonctionnement plus fédéral, avec un parlement européen aux pouvoirs élargis, disposant de l’initiative en matière législative, mais aussi à la remise en cause de l’unanimité dans un certain nombre de domaines, comme celui de la fiscalité.

Le fédéralisme est le seul moyen de répondre à un certain nombre de crises comme les attaques russes ou l’impérialisme américain et chinois. C’est comme cela que nous serons plus unis et donc plus forts.

Propos recueillis par Valérie Lecasble

Valérie Lecasble

Editorialiste politique