Badinter au Panthéon : un grand homme et des petits

par Jérôme Clément |  publié le 10/10/2025

Si la France savait former les gouvernements comme elle organise les cérémonies, elle serait maîtresse du monde. Robert Badinter est rentré jeudi soir au Panthéon en majesté. Fidèle à lui-même, dans une grande sobriété, avec élégance et profondeur, contrairement à d’autres.

L'ancien avocat et ministre de la Justice, Robert Badinter, est intronisé au Panthéon lors d'une cérémonie solennelle présidée par le Président de la République le 9 octobre 2025, jour anniversaire de la promulgation de la loi abolissant la peine de mort, dont il est l'auteur. (Photo CHRISTOPHE ENA / POOL / AFP)

L’assemblée bruissait des rumeurs sur le nom du futur Premier ministre, sous les immenses portraits de l’homme qui, le 19 septembre 1981, a fait abolir la peine de mort en France.

La cérémonie était parfaite : des comédiens, pour lui qui aimait tant le théâtre, auteur de pièces et d’un opéra, ont lu des textes de Victor Hugo, son discours en 1848, pourfendeur acharné de l’échafaud et dont l’ancien garde des Sceaux emmène un livre, Choses vues, dans sa tombe. Et aussi des extraits de ses propres textes, une plaidoirie, l’Exécution, les épines et les roses. De la musique, un moment de grâce avec un extrait de Haendel, Lascia ch’io piangia,, « Laisse l’épine, cueille la rose / Tu ne cherches que ta douleur / Une gelée blanche par sa main invisible / Recouvrira tes cheveux plus tôt que ton cœur le croit ». Et puis Julien Clerc avec L’assassin assassiné, tandis que des robes noires avec jabots blancs, les jeunes magistrats du pays, remplissaient les marches du monument face au cercueil, drapé de bleu, blanc, rouge. Splendide image.

Robert Badinter pouvait entrer et Emmanuel Macron parler. Un discours digne, juste, soulignant les combats et les convictions de l’avocat, du garde des Sceaux, du président du Conseil Constitutionnel, au moment où partout dans le monde et même en France, tout ce qu’incarne Robert Badinter est remis en cause, foulé aux pieds, et que sa tombe est profanée. Comment ne pas être frappé par tout ce que l’on entendait sur l’État de droit, qui doit l’emporter sur toute autre considération, le combat permanent pour l’extension des libertés publiques, l’amélioration de la condition des détenus, de la dignité humaine avec la dépénalisation de l’homosexualité, et la réalité d’aujourd’hui avec un garde des Sceaux, qui remet en cause tout ce que Badinter avait obtenu dans les prisons-parloirs avec hygiaphones, rétablissement des quartiers de haute sécurité, etc.

Et avec un ministre de l’Intérieur qui fustige l’État de droit parce que le droit entrave la mise en œuvre d’une politique trop sécuritaire. Aujourd’hui, la sécurité l’emporte sur la liberté, l’ordre sur le droit, et la dignité humaine s’éloigne des valeurs cardinales qui devraient guider notre société. Une cérémonie grave, comme si la foule se rendait compte du décalage presque insoutenable entre l’homme que l’on célébrait, les valeurs qu’il incarnait, et la réalité du monde qui nous entoure. La mémoire, la justice, la République, les trois grands combats de sa vie, portiques sur les chemins de sa montée au Panthéon, témoignaient de ses convictions qui n’ont jamais été aussi actuelles et autant menacées.

La cérémonie s’achevait, sur le fronton du Panthéon s’affichait « La vie est plus forte que la mort ». Dehors, sous le portrait du grand homme, sourire impénétrable et regard lumineux, un petit groupe de journalistes interviewait Olivier Faure.

Il était temps de rentrer.

Jérôme Clément

Editorialiste culture