Bayrou : anatomie d’une chute

par Valérie Lecasble |  publié le 08/09/2025

Le Premier ministre a voulu contourner les partis en ralliant l’opinion à ses vues. Il n’a convaincu ni les uns ni les autres. Il a prêché le compromis tout en refusant les concessions jusqu’à obtenir seulement 194 voix en sa faveur. Seule consolation : il a peut-être facilité la tâche de son successeur…

François Bayrou prononce sa déclaration de politique générale lors de la session extraordinaire du Parlement précédant le vote de confiance sur le budget d'austérité du gouvernement, à l'Assemblée nationale à Paris, le 8 septembre 2025. Bayrou a pris de court même ses alliés en convoquant un vote de confiance pour mettre fin à un blocage de plusieurs mois sur son budget d'austérité, qui prévoit près de 44 milliards d'euros d'économies pour réduire la dette. (Photo de Bertrand GUAY / AFP)

Cela s’appelle gâcher sa chance ou bien pêcher par orgueil. Après neuf mois seulement à Matignon, François Bayrou vient de chuter parce qu’il n’a pas voulu négocier. Ni avec Olivier Faure ni même avec Marine Le Pen, tous deux coupables à ses yeux de manquer du sens de la responsabilité. La copie budgétaire du Parti Socialiste lui semblait trop éloignée de son épure personnelle et la lettre que lui a adressée cet été la cheffe du Rassemblement National trop exigeante pour daigner y répondre.

Le 15 juillet, François Bayrou a fixé à 44 milliards, pas un euro de moins, l’effort qu’il estimait nécessaire pour réduire la dette de la France en 2026. Depuis ce jour, il a campé inflexible sur cette position. Pourquoi 44 milliards ? Pour faire descendre le déficit de la France sous la barre symbolique des 5 %. Cela justifiait-il un curseur aussi haut ? La Commission européenne n’en demandait pas tant, elle qui réclame à la France 120 milliards sur 5 ans, soit 24 milliards par an. Cet écart, de 20 milliards va précipiter sa chute.
Car il a beau y passer tout l’été, enfermé à Matignon avec ses plus proches conseillers, François Bayrou ne trouve pas la voie de passage pour rassembler ce pactole. Renoncer à la suppression de deux jours fériés comme le réclament à cor et à cri les Français, pourquoi pas ? Mais alors où trouver les 4,5 milliards de manque à gagner ?

D’autant qu’étrangement, il ne songera à aucun moment, à outrepasser l’injonction d’Emmanuel Macron de ne pas changer de politique et surtout de ne toucher ni aux revenus encore moins aux patrimoines des plus riches, ni aux exonérations de charges des entreprises. Cette docilité le ligote et reste aujourd’hui incompréhensible pour celui qui avait pourtant su passer en force pour décrocher Matignon. A moins, c’est une autre hypothèse, qu’une fois au pouvoir, François Bayrou se révèle être vraiment de droite, même s’il avait appelé à voter pour François Hollande à la présidentielle de 2012. Ceci expliquerait son erreur historique qui lui a fermé la porte des socialistes : avoir précipité l’échec du conclave des retraites en prenant le parti du Medef plutôt que celui de la CFDT lorsqu’elle a voulu y inclure la pénibilité.

Bayrou est un oxymore vivant, assure un proche : il a consacré sa vie à plaider pour le compromis jusqu’à défendre la proportionnelle, pour adopter en réalité à Matignon une attitude gaullienne où il s’adresse au peuple sans chercher aucun accord avec les partis politiques. Une double erreur qui débouche sur une double sanction : le peuple comprend mal ses arguments qu’il débite avec trop d’hésitations et de maladresses ; et les partis s’énervent de ne pas être pris en considération.

Comment en est-il arrivé à cette conclusion insensée de solliciter un vote de confiance à l’Assemblée Nationale ? Emmanuel Macron ne l’en a pas dissuadé…
Il y a du panache dans l’attitude de François Bayrou, a-t-on dit le 25 août lorsqu’il l’a annoncée. De l’orgueil surtout, guidé par le refus de se lancer dans des marchandages de boutiquiers pour finalement, croit-il, être limogé par une motion de censure qu’il n’aurait pu éviter. Il préfère donc garder ses distances dans le secret de son cabinet, prendre les devants, et choisir le jour et l’heure de son destin qui était de toute façon de tomber dès lors qu’il ne voulait rien céder sur les 44 milliards.

Avec un vote en sa faveur de seulement 194 députés qui ne réunit aucune voix de la gauche, une partie seulement des LR et ne fait pas le plein du bloc central, François Bayrou n’évite pas l’humiliation dont il a cherché à se prémunir. N’est pas Mendès-France qui veut … Au moins, avec sa tournée d’adieu médiatique, il aura fait comprendre aux Français l’urgente importance de réduire la dette. Il a surtout préparé le terrain à son successeur contraint désormais de trouver un accord politique qui évitera au pays de sombrer dans le chaos avec une dissolution, puis l’arrivée du RN à Matignon. Ce serait un sombre bilan pour ce féru d’histoire. Et pour Emmanuel Macron qu’il aurait échoué à protéger.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique