Bayrou bloqué ?
Une course de vitesse est engagée pour éviter qu’une conjonction des luttes entre la rue et le Parlement ne renverse le gouvernement Bayrou. Le Premier ministre n’a plus qu’un mois pour convaincre, avant la motion de censure que déposera LFI le 23 septembre.
C’est une petite musique qui a pris de l’ampleur au cours de l’été avant de s’installer comme un rendez-vous majeur, au point que François Bayrou convoque une conférence de presse dès lundi 25 août, à peine les Français rentrés de vacances, pour tenter de la désamorcer. « Bloquons tout ! », un mouvement né en ligne sur des comptes d’extrême-droite a depuis fait florès, largement soutenu à gauche, avec en ligne de mire la date du 10 septembre, dans le but proclamé de « bloquer le pays ».
Depuis qu’il a annoncé le 15 juillet les contours de son projet de budget pour 2026, le Premier ministre s’échine à convaincre : trouver 44 milliards d’économies sur les 1700 milliards du budget de la France, on devrait y arriver ! Sa méthode ? La pédagogie. Il a même créé un site où il diffuse des vidéos pour délivrer la bonne parole aux français. Et pour faire plaisir à ceux qui accusent la classe politique de les voler, il vient de confier à l’ex-socialiste René Dosière qui préside l’Observatoire de l’éthique publique, le soin de conduire un audit sur les rémunérations des hommes politiques.
Déminer la colère ? Jusqu’à présent, rien n’y fait. Ses vidéos ne dépassent guère les 5 000 vues, une goutte d’eau tandis que le mot d’ordre « Bloquons tout » le 10 septembre, prospère sur les boucles Telegram nationales, régionales et locales. Dans un sondage Toluna-Harris-Interactive publié le 22 août, 63 % des Français adhèrent au mouvement tandis que Jean-Luc Mélenchon fait tout pour le récupérer et que les écologistes et le Parti socialiste le soutiennent. Chacun se demande si la France va vivre l’acte 2 des gilets jaunes où, surmotivés cette fois par la perspective de renverser le gouvernement Bayrou grâce à la motion de censure que La France Insoumise déposera le 23 septembre, les contestataires descendront dans la rue.
« On nous tond depuis vingt ans » : c’est l’expression de leur colère, comme un écho au succès du mème « C’est Nicolas qui paye » sur les réseaux sociaux. Furieux qu’Emmanuel Macron ait dilapidé l’argent au lieu de réformer les dépenses publiques quand la France allait bien, exaspérés qu’on leur demande à eux, les pauvres et la classe moyenne, de payer les pots cassés et convaincus que ce sont toujours les mêmes qui se font taxer. Tandis que les ultras-riches et les grosses entreprises s’en mettent plein les poches sous l’œil bienveillant d’une classe politique qui en fait autant. Injuste ! scandent-ils en chœur, bien décidés à bloquer tout, c’est-à-dire les mesures du budget Bayrou.
Face à l’ire qui grandit, le Premier ministre accélère. Selon l’image bien connue du tube de dentifrice où l’on ne peut plus faire rentrer la pâte quand elle est déjà sortie, il cherche à éviter une conjonction des luttes où la rue s’additionnerait aux partis politiques, et lui ferait perdre tout contrôle de la situation.
De quelle martingale dispose-t-il pour rester en place ? Face à la colère qui gronde, le temps lui est compté. Bayrou a certes quelques cartes dans son jeu : il peut renoncer au chiffon rouge de la suppression des deux jours fériés, le lundi de Pâques et le 8 mai, que combattent les syndicats et contestent les trois-quarts des Français. Il peut aussi rééquilibrer les mesures du budget, et plaire aux socialistes en leur accordant la taxation des hauts revenus qu’ils lui réclament en vain depuis des mois. Deux actions symboliques pour apaiser la colère. Mais s’il tergiverse, cela risque d’arriver trop tard pour calmer les Français et les députés de l’Assemblée nationale, chauffés par leurs électeurs à quelques mois des municipales.
Lundi 25 août, jour où François Bayrou tente de reprendre la main est aussi celui où la ministre du Travail Catherine Vautrin, démarre un cycle de rencontres avec les syndicats. Dans le brouhaha ambiant, ceux-ci dont le rôle sera décisif, restent circonspects sur l’origine et les objectifs du mouvement « Bloquons tout » et s’en tiennent éloignés. L’objet de ces réunions est plutôt de remettre à plat le travail et d’encourager l’essor du taux d’emploi en France, en particulier chez les jeunes et les seniors. Trouveront-ils un terrain d’entente avec celle qui est citée pour remplacer Bayrou s’il devait chuter ? Pour l’instant, ils sont vent debout contre les propositions qu’ils ont reçues mi-août de Matignon sur les jours fériés et la réforme de l’assurance chômage au point que la CGT a déposé des préavis de grève pour le mois de septembre. Mais avec eux, au moins, on peut négocier.
Que fera le Rassemblement National ? Voudra-t-il emboîter le pas à la contestation qui a pris racine dans le peuple d’extrême-droite ? Saisira-t-il au contraire l’opportunité de renforcer sa crédibilité en ne votant pas la motion de censure du 23 septembre qui précipiterait la France dans une crise politique majeure ? Voici François Bayrou dans la situation qu’il voulait à tout prix éviter, celle de Michel Barnier, à la merci des tergiversations du RN. Un paradoxe pour ce centriste qui avait promis de rassembler en dehors des extrêmes.



