Ben Barka : la raison d’État, 60 ans après
Six décennies plus tard, le mystère qui entoure la disparition du leader anticolonialiste marocain reste entier. On sait que Paris et Rabat sont impliqués, mais les circonstances de sa mort sont encore inconnues. Pour protéger quels intérêts ?
Le 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka était enlevé à Paris, à la sortie de la brasserie Lipp. Personne ne le reverra. Sa famille continue de réclamer la déclassification des documents des services de renseignements. En vain.
A l’heure où la génération Gen Z secoue nombre de pouvoirs autoritaires, dont la monarchie chérifienne, sans aller jusqu’à bousculer Mohammed VI, l’ancienne puissance coloniale se souvient ce 29 octobre, de l’enlèvement du militant anticolonialiste. Soixante ans après, une partie des barbouzeries de la période demeurent non élucidées. Alors que le devoir de vérité historique a franchi de nombreuses étapes dans l’Algérie voisine, à l’initiative des deux derniers chefs de l’État français, la transparence attend toujours pour Ben Barka.
Rabat, Paris, d’autres ont-ils intérêt à perpétuer le secret ? Il faut le croire. La lettre ouverte du fils aîné, Bachir Ben Barka, en quête de vérité sur la disparition de son père, adressée conjointement l’an dernier au roi du Maroc et au président Macron, reste sans réponse. Le fils, bien qu’auditionné en juillet dernier par le juge d’instruction français chargé du dossier, se heurte toujours à la raison d’État, ne serait-ce que pour connaître l’emplacement de la dépouille de son père. Enlevé, puis au secret avant d’être liquidé, Ben Barka avait alors rendez-vous pour la signature d’un contrat de film sur les luttes coloniales.
Tandis qu’une bande dessinée est récemment sortie, une bonne enquête, détaillée, est parue aux éditions Grasset, corédigée par Stephen Smith, écrivain, et Ronen Bergman, journaliste au New York Times. Si l’enquête judiciaire n’avance guère depuis le premier procès de 1967, la vérité historique pointe enfin à travers cet ouvrage, notamment au regard des archives confidentielles israéliennes consultées. Mais la déclassification des documents par les services américains, français et marocain tarde toujours.
Un devoir de vérité qui hante encore la monarchie chérifienne. Mohammed VI, prétendument réformateur et libéral à son intronisation, est apparu au fil du temps comme le continuateur zélé des préceptes de son père Hassan II, monarque tout puissant et commandeur des croyants. Si les nombreux crimes de ce dernier demeurent passés sous silence, protégés par des enjeux géopolitiques complexes en Méditerranée, l’impossibilité de faire la lumière, 60 ans après, n’est pas seulement une douloureuse épreuve familiale. La génération qui soulève le couvercle de la corruption et de la vie chère au Maroc, ignore pour une partie d’entre elle jusqu’au nom de cet opposant marocain, rejetant d’un même souffle la domination coloniale comme la monarchie. A l’heure où l’opposition progressiste butte une fois encore à déboucher sur une traduction politique et démocratique, le fantôme de Ben Barka, les secrets de sa dépouille et la collusion d’intérêts le conduisant à la mort sont autant un enjeu historique qu’un défi à la famille royale de Rabat.



