Bernard Arnault perd ses nerfs
Opposé à la taxe Zucman, le patron de LVMH choisit l’invective pour attaquer son auteur. Plutôt contre-productif !
Quels intérêts sert Bernard Arnault, président de LVMH et septième fortune mondiale, en s’attaquant à Gabriel Zucman, concepteur de la taxe qui porte son nom ? Les siens. On aurait pu penser que, pour condamner cette taxe – c’est son droit – à cause des dangers qu’elle ferait courir à l’économie française, il aurait avancé des arguments un peu plus structurés et convaincants. Il a préféré l’invective en traitant Zucman de « militant d’extrême gauche », injure suprême à ses yeux, et en daubant sur ses « pseudo compétences universitaires ».
Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, Jean Pisani-Ferry, économiste aux multiples casquettes et membre de l’équipe de campagne du candidat Macron, Olivier Blanchard, ancien chef économiste de FMI, et d’autres, qui ont soutenu les travaux de Zucman, apprécieront. Notamment Joseph Stiglitz, auteur d’une préface au rapport voué aux gémonies par le patron de LVMH. Face à l’attaque caricaturale de l’homme d’affaires, il est facile à Gabriel Zucman, ancien professeur à l’université californienne de Berkeley et aujourd’hui enseignant à l’École normale supérieure, de désamorcer la critique en répliquant que « la fébrilité n’autorise pas la calomnie ».
Ce n’est pas la première fois que Bernard Arnault, aux propos rares et calibrés, se laisse aller à des prises de position qui peuvent être contre-productives pour le camp qu’il estime défendre. Déjà au retour des États-Unis en janvier dernier après l’investiture de Donald Trump, il avait évoqué une possible délocalisation d’activités en s’indignant d’une « taxation du made in France » alors qu’il fallait d’urgence boucler un budget. Maladroit, pour son image… Puis en avril, il avait accusé la bureaucratie européenne d’être un obstacle à la création d’une zone de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis, imputant à la Commission européenne la responsabilité de la guerre des taxes dont son ami américain Donald Trump était à l’origine. Une étonnante réécriture de l’histoire… avant de reconnaître, fin juillet dans Les Échos après la signature de l’accord tarifaire UE-USA, que « la Commission européenne a agi avec calme et fermeté (…) face à un partenaire capable de s’affranchir des règles existantes ». Une volte-face destinée à se réconcilier avec l’Europe après avoir épousé les intérêts américains.
Cette fois, en s’exprimant dans un journal britannique sur un débat qui anime la politique française, Bernard Arnault a-t-il parlé trop vite ? La taxation des grandes fortunes est un sujet récurrent dans de nombreux pays. En France, la taxe Zucman, dont le principe a été adopté à l’Assemblée nationale, en est devenue le symbole. Compte tenu de la situation sociale et de l’instabilité politique, même des personnalités comme la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet et des membres du parti macroniste Renaissance se déclarent favorables à la mise à contribution des grandes fortunes que la gauche réclame. Pas forcément selon le schéma présenté par Gabriel Zucman, qui préconise une taxe de 2% sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros, mais une contribution tout de même. Certains, comme la ministre démissionnaire Amélie de Montchalin, avançait plutôt un taux de 0,5%, François Hollande propose de concentrer la taxe sur le patrimoine mobilier et immobilier sans prendre en compte l’outil de travail pour ne pas pénaliser les emplois et la croissance.
D’autres dispositions peuvent être prises, que Sébastien Lecornu pourrait adopter pour apaiser l’opposition sans trop braquer la droite. Encore faudrait-il que le soufflé retombe un peu. Mais en attaquant bille en tête la revendication fétiche de la gauche, Bernard Arnault jette de l’huile sur le feu. Et complique la tâche de Sébastien Lecornu, qui pourra être soupçonné d’être influencé par la rogne du géant mondial du luxe s’il propose une taxe Zucman allégée. Car mezzo voce, le chantage reprend, totalement contre-productif. Et prête le flanc aux accusations d’absence de solidarité des ultra-riches, alors que le patron de LVMH a lui-même profité des largesses de l’Etat pour acquérir, voilà quarante ans, l’entreprises Boussac à l’origine de sa réussite.



