Bernard Cazeneuve : « fédérer la gauche humaniste »
Désormais que la victoire du RN est possible, il faut construire une fédération politique qui réunisse les Français autour des valeurs de la gauche humaniste, nous dit l’ex-Premier ministre, qui réunit dimanche à Cergy le mouvement La Convention qu’il préside.
Vous réunissez dimanche votre mouvement, La Convention, à Cergy-Pontoise. Quel sens donnez-vous à ce rassemblement ?
La France est confrontée à une crise grave et inédite. Celle des déficits et de la dette. Celle écologique, qui voit la jeunesse se battre pour que la vie soit possible sur la planète. Celle politique, qui affaisse nos institutions et fait naître la défiance au sein du corps social. Celle de la production, qui demeure trop peu compétitive avec un déficit extérieur trop important… À cela s’ajoute un contexte international où les empires, égoïstes et obsédés par la défense de leurs seuls intérêts, par la force et la provocation, remettent en cause l’ordre international hérité de la fin de la Seconde Guerre mondiale et fondé sur le droit.
La guerre qui ressurgit sur le continent européen nous rappelle que le nationalisme l’engendre, comme François Mitterrand nous l’avait prédit au crépuscule de sa vie. Les dégagismes se nourrissent de tout cela et la victoire du Rassemblement National est possible désormais, par la convergence probable dans les urnes de la droite, de la droite extrême et de l’extrême-droite. Alors face à ce risque, il nous faut rassembler largement les Français autour des valeurs de la gauche humaniste. Il nous faut lever une espérance par la cohérence et la crédibilité d’un projet politique, mais aussi par l’alliance des femmes et des hommes capables de le concevoir et de le mettre en œuvre. Voilà ce que nous aspirons à faire et qui donne du sens à la réunion de dimanche prochain à Cergy.
François Hollande sera présent mais aussi Raphaël Glucksmann. Est-ce là la Fédération des sociaux-démocrates que vous appelez de vos vœux ?
Nous devons désormais construire très vite cette Fédération politique si nous voulons qu’une force permette à une ou un candidat de gagner face au RN. Certes l’époque privilégie les aventures individuelles et les parcours solitaires. Pour ma part, je ne crois qu’aux aventures collectives, à l’ouverture des portes et des fenêtres pour faire naître un parti puissant et moderne. Il faut que chacun contribue à cela. J’y prends donc ma part.
Il manque Olivier Faure et le Parti socialiste ?
Les socialistes sont mes amis. Ils n’ont jamais cessé de l’être. Certains n’ont plus voulu assumer cette amitié lorsque j’ai quitté le Parti socialiste, non pour donner le dos à mes convictions, mais pour y demeurer fidèle, en refusant de cautionner une alliance politiquement et moralement condamnable à mes yeux. Depuis le constat que j’avais fait alors inspire la stratégie de mes camarades. Tant mieux. Pourquoi faudrait-il s’en plaindre ? Alors Olivier Faure est le bienvenu à Cergy. S’il y vient il y sera chaleureusement accueilli.
Retraites, budget et crise politique
Les députés viennent d’approuver la suspension de la réforme des retraites. Ils ont eu raison ?
On a toujours raison d’approuver ce qui se présente à nous, surtout si on l’a depuis longtemps demandé. Mais le problème du financement des retraites demeure entier et la suspension de la réforme Borne ne suffira pas à le résoudre. Il nous appartient de dire, par conséquent, ce que nous ferons pour assurer durablement les équilibres du système de retraite par répartition parce que nous voulons qu’il demeure. De cela, il sera question à Cergy à l’occasion du débat organisé avec les représentants des organisations syndicales sur la démocratie sociale et les moyens à mobiliser pour sauver le modèle social français.
Comment jugez-vous l’action de Sébastien Lecornu ?
Je connais bien Sébastien Lecornu. Il dispose de solides qualités politiques. Il a le sens du dialogue et du compromis. Mais il marche sur un chemin escarpé, où le contexte politique créé par la dissolution complique tout, notamment sa tâche. Il fait donc ce qu’il peut. Mais ce qu’il peut est sans doute moins que ce qu’il faudrait faire, résolument, pour sortir le pays de la crise profonde qui l’accable.
Elle témoigne des difficultés qui vous attendaient si vous aviez accédé à Matignon ?
La tâche aurait été difficile pour moi comme pour quiconque. Mais on peut penser qu’un premier ministre de centre gauche aurait pu bénéficier d’une assise parlementaire plus large. Le choix du président de la République a été tout autre.
Sécurité, terrorisme et enjeux présidentiels
La célébration des dix ans de l’attentat du Bataclan au moment où les djihadistes sont aux portes de Bamako vous inquiète-t-elle quant au retour d’un terrorisme exogène ?
La menace est d’une autre nature aujourd’hui car les moyens de la sécurité intérieure et du renseignement ont été rehaussés, en France mais aussi en Europe. Les frappes de la coalition en 2016 et 2017 ont permis d’obtenir l’attrition de Daesh qui projetait en Europe des commandos terroristes. Mais la menace demeure, car des groupes disséminés dans la bande sahélienne ou ailleurs, en Afghanistan ou en Syrie, tuent et massacrent au nom de l’islamisme. Il convient donc de demeurer vigilants.
Quelles sont, selon vous, les priorités de la prochaine présidentielle ?
Nous avons quatre défis à relever :
1/ Celui du réarmement politique et moral de la République, dans une affirmation de ses valeurs les plus fondamentales, au premier rang desquelles figure la laïcité, sans laquelle il n’est pas de liberté, de concorde et d’altérité possible. Cela suppose que le respect de l’État de droit et de l’ordre public soit partagé par le plus grand nombre et que la sécurité des Français et des territoires soit garantie. Dans ce pacte pour l’unité et l’indivisibilité de la Nation, l’école doit redevenir la pierre angulaire de l’égalité des chances par l’accès aux savoirs, mais aussi aux grandes œuvres de l’esprit humain.
2/ Nous devons ensuite réussir la conjugaison de l’efficacité économique et de la justice sociale pour redresser notre appareil productif. Le ruissellement ne se produit pas, naturellement, par la grâce du libéralisme. Il y faut la volonté et la main de la politique, la passion du service public et de la justice fiscale.
3/ La transition écologique doit nous conduire à planifier les conditions d’une croissance sobre et sûre, par la décarbonation de tous les usages, car la décroissance placerait la gauche dans une impasse : comment répartirait-elle en effet les fruits de ce qui n’a pas été produit en vue de réduire les inégalités ?
4/ Enfin nous devons garantir notre souveraineté et par conséquent les libertés et la démocratie en donnant à notre défense nationale, mais aussi à la défense européenne les moyens d’assurer la sécurité du continent, pour garantir la paix et le respect des grands principes du droit international.
Quel est le bon profil de celui qui affrontera le Rassemblement National au second tour ?
Celui que les circonstances désigneront pour avoir été le meilleur et le plus convaincant.
Vous avez semblé vous rallier à Raphaël Glucksmann en appelant à la fusion de La Convention et de Place Publique ?
Je n’ai rallié personne et je ne demande à personne de rallier La Convention. Il faut être sérieux. Nul ne gagnera sans le rassemblement d’une force crédible. C’est à la force qu’il faut se rallier et avant de s’y rallier il faut en urgence la faire naître.
Propos recueillis par Valérie Lecasble



