Bernard Hourcade : « la mort de Khamenei débloque la situation »
Géographe, longtemps chercheur au CNRS, Bernard Hourcade (*) est l’un des meilleurs spécialistes de l’Iran, où il a travaillé plusieurs années. L’offensive américano-israélienne en cours vise à abattre le régime des mollahs. Mais la disparition du « Guide suprême » Khamenei permet déjà, selon lui, d’ouvrir une autre page dans l’histoire de l’Iran.
LeJournal.info : Khamenei disparu, c’est la clé de voûte du régime des mollahs qui tombe ?
Bernard Hourcade : Ali Khamenei était incontestablement un verrou à tout changement de régime. Mais ce n’est pas le seul. La République islamique est un système politique, on tue un guide, un autre peut advenir. La question maintenant est celle du rapport entre les différentes forces politiques. Le départ de Khamenei change les choses, il permet de débloquer une situation.
Qui pourrait lui succéder ?
Beaucoup de noms circulent. Mais celui qui va lui succéder n’aura jamais le pouvoir ni l’expérience de Khamenei, qui était là depuis le début de la République islamique, depuis 47 ans, à des postes décisifs. Dans tous les cas, le futur Guide n’aura pas la capacité de décision et d’influence de Khamenei, ce qui fait que l’on peut dire que le poste de « Guide » a un peu disparu avec lui. Il aura été le dernier. C’est donc un changement décisif.
On se souvient qu’il a été l’artisan de ce qu’on appelait « l’axe de la résistance », ce système d’alliance des « proxys », le Hezbollah libanais, les Houthis du Yémen…
Comme responsable principal de l’État, il était à la manœuvre dans la mise en place de cet axe lorsque Israël occupait le Liban en 1982. À l’époque, Téhéran a cherché un moyen, dans le cadre de la guerre Iran-Irak, de combattre les Américains, ainsi que les Français et les Israéliens qui étaient alliés contre lui. Khamenei était un idéologue, un homme qui pensait que l’idéologie islamiste était essentielle. Mais il n’était pas le seul à diriger l’Iran.
Un triumvirat et une transition incertaine
Que dire du triumvirat qui vient d’apparaître ?
La Constitution iranienne prévoit qu’un groupe de trois personnes est habilité à gérer l’intérim : le président de la République, Massoud Pezechkian, le chef du pouvoir judiciaire Mohseni Éjei, qui est un ayatollah très radical, et un délégué issu du Conseil des gardiens de la Constitution. Ces trois personnages sont chargés d’organiser l’élection du futur Guide, qui sera issu du Conseil des experts, une assemblée de 88 religieux élus voici trois ans.
Qui domine dans l’équipe de transition ?
Le président. On ne sait pas combien de temps va durer cette étape. Khamenei était très puissant. Un conflit existait entre lui et le président, mais Pezechkian ne voulait pas de rupture avec le Guide. Cette rivalité avec les durs du régime n’existe plus désormais. Il était intouchable, sa disparition ne va pas tout changer du jour au lendemain, mais cela débloque un peu un système politique complètement verrouillé, qui fonctionnait en massacrant les gens.
Guerre, négociations et fractures internes
Ce qui débloque la situation, c’est aussi l’intensité de l’offensive américaine…
Les Iraniens, pour l’instant, essayent d’éviter une guerre totale, les Américains aussi d’ailleurs. Ils semblent y parvenir. Jusqu’à présent, les Américains ont attaqué le port de Bandar Abbas, une base navale des Pasdarans. Les Israéliens sont à la manœuvre, ce sont eux qui ont bombardé les bureaux de Khamenei, apparemment avec une trentaine de bombes.
Je connais bien le quartier où étaient installés les bureaux de Khamenei, puisque mon institut de recherche d’autrefois en faisait partie. Le centre culturel français se trouvait à l’époque dans le même périmètre. On a été exproprié de ces bâtiments voici une quinzaine d’années. Dans le quartier de Pasteur se trouvent aussi la présidence de la République, l’ancien palais du Shah, les bureaux du Guide suprême où il a été tué. Si j’en crois les photos, le bâtiment que j’avais fait construire à l’époque a dû être détruit. L’administration de l’époque avait souhaité que le Guide, dont la résidence est dans le nord de Téhéran, y installe ses bureaux et une seconde résidence au centre de la capitale.
Pourquoi les Israéliens semblent-ils moteurs dans la dynamique des combats ?
Comme en juin dernier, les Américains sont entrés dans cette guerre un peu à reculons. Le fait est que la négociation sur le nucléaire, ce que les Iraniens appellent le rétablissement « d’une coexistence avec les États-Unis », reste la clef du problème. Depuis 1979, avec la prise en otage des diplomates américains, l’État iranien et les Américains sont en conflit permanent. C’est la source de tous les malheurs depuis 47 ans. Jusqu’à cette semaine, pour la première fois, la République islamique, contrainte et forcée, discutait avec les Américains en tête-à-tête. Je parle des dernières discussions par le biais des diplomates omanais. Malgré l’épisode de juin dernier, les Américains veulent trouver une issue durable à la crise.
Ces discussions ont changé au fil des rencontres. Elles ont commencé avec le nucléaire, puis Trump a parlé des missiles dans son discours au Congrès…
À Genève, rien n’était conclu, mais les choses avançaient malgré les surenchères de Trump. C’est alors que les Israéliens ont fait la proposition de bombarder, pour affaiblir les Iraniens afin qu’ils soient plus souples lors d’un prochain round de négociations. Le but était là. Donc, la question maintenant est de savoir si les Iraniens vont réussir à effacer le drame qui se déroule pour revenir très vite à la table des négociations, et c’est le rôle de la nouvelle équipe et celui du futur Guide. Les discussions porteront alors sur l’avenir de la région et même sur l’accès aux ressources pétrolières…
Vers une transition sans guerre civile ?
Comment expliquez la faiblesse de la défense aérienne ?
Le régime a été affaibli par la guerre de juin dernier. Et les nouvelles installations qu’ils ont reçues ne sont peut-être pas opérationnelles. Les Chinois ont massivement réarmé l’Iran depuis juin, mais tout n’est pas en place. La suprématie israélienne et américaine est incomparable, les Israéliens, par exemple, connaissent les couloirs d’entrée dans le ciel iranien.
Pourquoi les missiles iraniens touchent presque autant Israël que les pays du Golfe ?
Ils ont voulu frapper certains pays de la région et c’est, à mon avis une faute politique. Ils veulent montrer que ces pays sont vulnérables, et aussi pour atteindre desAméricains. Le message est le suivant : débarrassez-vous de ces bases qui ont pour but de nous attaquer.
Les Iraniens ont-ils encore des réserves pour frapper davantage ?
La question se pose. Les frappes ne sont pas très nombreuses. Ils n’ont pas tiré 300 ou 400 missiles comme ils l’ont fait précédemment, ils s’économisent. Pour l’instant l’Iran veut éviter d’aller trop loin. Ils ont touché les bases américaines dans la région, sans trop en faire, en évitant de toucher des cibles non militaires. Ils savent que le conflit n’est pas fini et gardent sous le coude des stocks d’armement, ceux qui n’ont pas été détruits par la guerre de juin.
Revenons sur l’étape politique. Est-ce que le nouveau triumvirat pourrait opérer une transition sur le modèle du Venezuela ?
A priori, non. Je crois que cette équipe va aboutir, elle va permettre, par la réunion des experts, de choisir un futur Guide. Cela dit, il faudra compter au minimum une semaine car les 88 membres sont répartis dans tout l’Iran. Le pays est en guerre, toutes les difficultés sont là. Il est possible aussi que la réunion des experts ne pouvant pas se tenir, le triumvirat reste en fonction plus longtemps, jusqu’à la fin de la guerre.
Les bombardements américains ont pour but de fracturer le régime, vous y croyez ?
L’appareil répressif, lui, reste en place. Lorsque vous tapez sur un système comme l’Iran, l’appareil répressif risque de se durcir encore. A mon avis, il n’y a rien à attendre de ce côté-là.
Dans la sphère politique, c’est là que résident les fractures dont vous parlez. Elles apparaissent nettement depuis les massacres de janvier. Certains réformateurs, ministres ou députés, disent que la répression inouïe de janvier est une faute politique, qu’elle a fait naître une haine au sein de la population. Les mêmes soulignent qu’un pays comme l’Iran ne peut gérer les crises politiques à coups de massacres. Ils répètent que les radicaux ont poussé au carnage, que c’est une erreur et un crime.
Il serait donc possible d’imaginer une transition avec l’émergence de ces contestataires ?
Avec la disparition de Khamenei le système va bouger. La guerre s’ajoute à cela. Il faut s’attendre à ce qu’un certain nombre de personnalités commencent à s’exprimer, à prendre un rôle politique. Il y a chez les ministres et anciens ministres, parmi les députés, beaucoup de gens qui sont passés par ces fonctions, ils ont vu l’inefficacité du régime. Et puis il y a de nombreuses arrestations parmi les réformateurs. On dit que parmi les détenus de la prison politique d’Evin, on peut trouver de quoi former cinq ou six gouvernements tout à fait respectables… Le prix Nobel de la paix 2023, Narges Mohammadi, par exemple, compte au nombre de ces détenus.
Est-ce qu’un risque de guerre civile existe si une transition chaotique s’enclenche ?
Il ne faut pas voir l’Iran avec les lunettes du passé. Le discours sur la guerre civile ou le fait que les Kurdes, les Baloutches, les Azéris voudraient prendre le pouvoir est un discours du 19éme siècle. Aujourd’hui 99% des Iraniens savent lire et écrire. Il y a une scolarisation généralisée. Mahsa Amini, – l’étudiante tuée en septembre 2022 pour un voile mal posé – était née à Saqqez, dans la région kurde de l’ouest du pays. Mais cela n’en faisait pas une « kurde », je veux dire par là qu’elle était d’une famille ordinaire parlant le persan. Il existe donc une unité culturelle et la révolte des femmes l’a bien démontré. Et cette unité du pays est très forte.
Propos recueillis par Pierre Benoit.
(* ) Bernard Hourcade, dernier ouvrage : Iran, paradoxe d’une nation. CNRS Éditions, 2022.



