Bolloré-Arnault, la liaison dangereuse

par LeJournal |  publié le 27/01/2026

Le rapprochement, de plus en plus évident, entre les deux milliardaires qui contrôlent une bonne partie des médias français pèse sur la bataille culturelle qui divise la France et prépare l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite.

Le PDG de LVMH, Bernard Arnault s'entretient avec l'homme d'affaires Vincent Bolloré, au Grand Palais à Paris le 13 janvier 2026 pour les 200 ans du quotidien Le Figaro. (Photo JULIEN DE ROSA / AFP)

C’est une vidéo secrète que seuls quelques initiés ont pu apercevoir : deux hommes agenouillés devant la tunique que le Christ est réputé avoir portée pendant la Passion. Vénérée par les chrétiens, cette relique est exposée à la basilique Saint-Denys d’Argenteuil pour la semaine de Pâques 2025. Les fidèles achètent leurs billets et font la queue pour l’admirer ; les deux hommes ont le privilège d’éviter la foule car ils ont participé au financement de sa restauration, en vue de son ostension pendant cette semaine pascale.

Vincent Bolloré et Bernard Arnault sont donc proches. À 73 et 76 ans, avec un patrimoine estimé à 9,8 milliards de dollars pour le premier et 185 milliards de dollars pour le second, ils figurent parmi les hommes les plus riches de France. De telles fortunes peuvent-elles se constituer dans le respect absolu de la morale et de la religion ? « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux », dit le Christ dans l’Évangile. Alors quand on est si riche, comment s’acheter son paradis ?

C’est ainsi que Bernard Arnault a fini par se rapprocher du traditionalisme le plus réactionnaire de Vincent Bolloré, qui a pour icône, on le sait, le très controversé cardinal guinéen Robert Sarah, connu pour militer avec vigueur contre l’immigration. Adulé par l’extrême droite catholique, le prélat a vu la galaxie Bolloré se mobiliser pour lui. Habitué des plateaux de CNews et d’Europe 1, il a même figuré il y a trois ans en une de Paris Match, provoquant au passage une motion de défiance de la rédaction.

La bataille interne à l’Église

En 2024, Bernard Arnault rachète Paris Match à Vincent Bolloré. Beaucoup sont convaincus que le changement de propriétaire entraînera le retour à une ligne éditoriale plus prudente. Surprise : elle va au contraire se prolonger, quoique de manière plus insidieuse.
L’hebdomadaire n’encense plus Sarah : il attaque le cardinal Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille, qui se situe à l’opposé de Sarah et symbolise le progressisme dans l’Église, en militant, comme le défunt pape François, pour l’accueil des migrants de Méditerranée. En septembre 2025, l’enquête que publie sur lui Paris Match compte… 32 pages (sic !), en quatre épisodes de huit pages.

Pourquoi tant d’honneur ? Pour le déstabiliser. Aveline est accusé d’avoir couvert des violences sexuelles dans l’Église et nommé à ses côtés comme vicaire général Xavier Manzano, soupçonné par l’hebdomadaire, sur la foi d’un témoignage d’une mère en instance de divorce, de relations coupables avec le père et les enfants de la famille. Les enfants démentent fermement ces allégations, dans un long droit de réponse que Paris Match est contraint de publier. Quant au cardinal Aveline, il publie un communiqué qui réfute une à une les accusations portées contre lui.

Le landerneau catholique est en émoi, convaincu que cette enquête participe de la bataille féroce que se livrent les deux courants de l’Église catholique. Le plus réactionnaire s’exprime dans l’hebdomadaire Paris Match, s’agenouille dans les églises et écoute la messe en latin. Proche de l’extrême droite, il a reçu le renfort de la jeunesse qui vote RN et combat l’immigration avec énergie. Il veut la peau des progressistes qui lisent le quotidien La Croix et voient avant tout dans l’immigré une personne à secourir et à traiter dignement. Entre les deux, un risque de schisme existe que le pape Léon XIV a pour mission d’éviter.

Deux empires médiatiques, une même méthode

Tout ceci pourrait concerner seulement la vie privée de deux milliardaires et le milieu catholique, si les deux hommes n’étaient par ailleurs les propriétaires d’une bonne partie des médias français. La dérive du groupe Bolloré est de notoriété publique. Le virage qu’opère Bernard Arnault, sous l’influence de son ami, l’est moins. Mais il est clair qu’il a adopté une façon plus autoritaire de gouverner, relayée par son chef d’orchestre traditionaliste, Jean-Charles Tréhan.

Outre Le Parisien et Paris Match, Bernard Arnault possède la plupart de la presse économique française, avec Les Échos et désormais le magazine Challenges, qu’il vient de racheter à Claude Perdriel. Déjà, Nicolas Barré avait dû rendre son poste de directeur de la rédaction des Échos à la suite de la publication d’un article favorable au livre d’Erik Orsenna, Histoire d’un ogre, une satire critique de Vincent Bolloré. À présent, Bernard Arnault procède à un durcissement inquiétant vis-à-vis de la rédaction de Challenges, qu’il a décidé de contrôler étroitement. Il y a désormais deux Bolloré en France.

Le 13 janvier dernier, sous la coupole de l’Institut de France, les invités à la très prestigieuse cérémonie pour l’intronisation de Bernard Arnault à l’Académie des sciences morales et politiques ont remarqué l’ostensible et bienveillante proximité des deux milliardaires. Ces deux-là, décidément, ne se quittent plus.

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