Brandt victime d’une malédiction française
Le dernier bastion du gros électroménager français va cesser ses activités, faute de compétitivité dans un secteur de longue date sinistré.
Tout le monde voulait y croire… « Notre avantage concurrentiel, c’est le made in France », déclarait en janvier dernier Daniele Degli Emili, à la tête du groupe Brandt. C’était à l’occasion de la célébration du centenaire de la marque, en présence de l’ex-ministre du redressement productif Arnaud Montebourg qui, en 2014, avait repoussé le spectre d’une faillite en débloquant l’entrée au capital du groupe algérien Cevital.
Le rêve s’est brisé le 11 décembre avec la décision du tribunal de commerce de Nanterre de ne pas donner suite au projet de rachat de l’entreprise par ses salariés réunis dans un coopérative ouvrière (SCOP). Pourtant, l’Etat, la région Centre Val de Loire (où se situent les deux usines de production) et la métropole d’Orléans avaient promis une aide cumulée d’une quinzaine de millions d’euros. Insuffisant. Le couperet est tombé pour les quelque 750 salariés du groupe et les marques Brandt, Sauter, De Dietrich et Vedette, toutes faisant partie du patrimoine industriel français et rassemblées dans un même ensemble, dernier bastion du gros électroménager français.
Le « made in France » n’a pas sauvé le groupe à l’heure où le cache-misère de la réindustrialisation ne parvient plus à donner le change. On mettra en cause la conjoncture, certes. Mais les raisons profondes sont d’ordre structurel. Si la France est aujourd’hui lanterne rouge européenne dans le secteur manufacturier, avec une valeur ajoutée de seulement 10% du PIB contre deux fois plus en Allemagne, c’est notamment à cause des coûts de production dans un contexte où la priorité est donnée au pouvoir d’achat et à la concurrence internationale.
Il serait bien sûr inconcevable d’imaginer une réduction des salaires. Notons toutefois que, dans l’industrie, les coûts horaires approchaient 47 euros l’an dernier en France selon l’Insee contre 23 euros en Espagne et 27 euros en Italie. En Pologne, en Hongrie ou en Roumanie, les niveaux se situent même sous les 20 euros de l’heure. Sans parler de la Turquie, où les coûts salariaux sont 3,5 fois plus bas qu’en France. Ni de la Corée ou de la Chine.
Mais il y a bien d’autres coûts qui pénalisent les productions locales. Sur la base des travaux de l’OCDE, l’économiste Patrick Artus rappelle que le total des cotisations des employeurs, des salariés et des impôts sur le revenu des salariés représente 46,8 % du coût total du travail en France à comparer à 45,1 % en Italie, 40,2 % en Espagne, 24,3 % en Pologne… Dans ces pays, les salaires sont plus bas et les cotisations pèsent moins lourd. Un sérieux handicap pour le « made in France »… Sans parler du différentiel de prix de l’énergie, à cause du poids des taxes. Il est utile de rappeler ces chiffres pour comprendre l’hémorragie qui frappe l’industrie, non protégée par des droits de douane pour compenser le différentiel de coûts de production.
Il se révèle alors difficile de pratiquer des prix compétitifs pour des fabrications françaises et, faute de marges, d’investir suffisamment pour améliorer la productivité (en baisse de 8,5% par rapport à 2019 selon la Banque de France). Aujourd’hui, les pays qui innovent sont ceux qui, naguère, ne faisaient que fabriquer. Un pays comme la France est alors perdant sur les deux tableaux. C’est le dilemme auquel Brandt a été confronté.
François Hollande avait mis en place le CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) pour relancer l’investissement et l’embauche. Aujourd’hui, le bien-fondé de cette politique (qui a porté ses fruits) est contesté, tout comme le crédit impôt recherche qui serait mal utilisé. Certes, des abus existent et les allégements de charge (260 milliards d’euros en 2023 selon le Sénat) sont élevés. Mais le problème vient surtout du contrôle de leur utilisation. Les entreprises sont-elles trop aidées ? Il suffirait de diminuer parallèlement subventions et facteurs de coûts. Mais dans l’expectative, l’exécutif choisit l’immobilisme – ou presque – pour ne pas tarir les ressources de la protection sociale.
Dans ces conditions, que vaut l’avantage concurrentiel du « made in France » ? Pas grand-chose, lorsque le pouvoir d’achat prime. Qu’il s’agisse de la fast fashion fabriquée par des petites mains asiatiques comme du gros électroménager importé de Roumaine, de Turquie ou de Chine, les importations écrasent les productions locales. Tant pis pour l’emploi.



