Brecht en Géorgie

par Élizabeth Gouslan |  publié le 07/02/2026

La fable humaniste du dramaturge allemand antinazi est reprise par Emmanuel Demarcy-Mota avec Élodie Bouchez, dans une splendide scénographie.

Le Cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht, par Emmanuel Demarcy-Mota, avec la Troupe du Théâtre de la Ville.

L’immense salle en pente douce conçue pour la divine Sarah Bernhardt est pleine à craquer : seniors emmitouflés, couples d’amoureux et grappes de lycéens godillant dans les rangs pour semer leur prof. Ils vont découvrir une pièce de théâtre de Bertolt Brecht, un curieux échalas myope et souriant dont on leur a parlé en cours. Sur leur cahier, ils ont gratté : 1 – Le dramaturge allemand fuyant dès l’incendie du Reichstag son pays infecté de nazis. 2 – L’écrivain censuré, déchu de sa nationalité, condamné à quinze ans d’exil – Prague, Vienne, Zurich, Paris, Copenhague, Svendborg, Los Angeles. 3 – L’inventeur de la « distanciation », le marxiste marrant, le poète des causes justes.

Une salle comble pour découvrir Brecht

Le Cercle de craie caucasien, qui démarre là, tout de suite, ils ne l’ont pas lu mais en ont retenu deux ou trois choses : c’est une fable humaniste, tirée d’un vieux conte chinois et située dans une Géorgie intemporelle. Moyennement sexy ? Erreur ! Ce cercle va leur donner le tournis. La troupe d’Emmanuel Demarcy-Mota s’élance à toute allure, le texte est vivant, drôle, alerte. Il y a les méchants : le gouverneur, sa cour, son épouse vêtue comme au défilé Orient d’Yves Saint Laurent et leur fils Michel, un nourrisson dont elle se moque éperdument. Survient un coup d’État : les tyrans s’enfuient, abandonnant le bébé.

La cour du Palais est déserte. Entrent en scène les gentils. Parmi eux : la paysanne Groucha (Élodie Bouchez, deux nattes sur un tablier rouge, exquise d’ingénuité). L’héroïne, la petite mère courage, l’allégorie de la bonté, c’est elle. Le bébé rose gigotant dans son panier, elle l’a regardé toute la nuit, fascinée. Et à l’aube, elle se décide.

La tentation est trop forte, elle kidnappe le nouveau-né de bonne famille, vêtu de linges fins. Brecht raconte donc la folle épopée de Groucha, franchissant des glaciers, marchant des nuits entières, serrant contre son sein stérile le miraculé adoré, l’héritier recherché par la garde nationale. À l’enfant, elle dit : « La faible adopte le faible. Puisque personne ne te veut, tu te contenteras de moi. » Aux soldats, la jeune menteuse hurle : « Il est à moi ! ».

« Le Cercle de craie caucasien » emporte le public

De la fameuse épreuve du cercle de craie qui clôt ce déchirant spectacle, on ne dévoilera rien. Sachez toutefois que la scénographie déploie des paysages sibériens, des bois de bouleaux saupoudrés de givre, des izbas au crépuscule et des torrents imaginaires. Parfois, une mélodie des Balkans rythme l’intrigue. C’est splendide et, comme dit le collégien du troisième rang : « ça déchire ! ». Sait-il que la pièce, mise en scène par Brecht et son Berliner Ensemble, triompha dans ce même théâtre ? C’était en 1955. Un an plus tard, l’auteur de L’Opéra de Quat’sous s’éteignait à Berlin-Est.

Au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, jusqu’au 20 février.

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure