Budget de la Sécu : l’envers d’une victoire

par Valérie Lecasble |  publié le 09/12/2025

En votant en faveur du budget de la Sécurité Sociale, à 247 voix contre 234, l’Assemblée offre une victoire à Sébastien Lecornu et au Parti socialiste. Mieux valait ces concessions qu’une nouvelle crise politique. Mais c’est le parlementarisme qui en sort abîmé.

Sébastien Lecornu, Premier ministre, lors de la séance publique de questions au gouvernement, consacrée au projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026 (PLFSS 2026), dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale, le 9 décembre 2025. (Photo Xose Bouzas / Hans Lucas via AFP)

Les premiers à entrer dans la danse furent les socialistes, dans un tango étonnant où les deux partenaires, Sébastien Lecornu et Olivier Faure, ont su chaque jour mieux accorder leurs pas. La suspension de la réforme des retraites, suivie de la hausse de la CSG sur le capital (hors assurance-vie et PEL), de la renonciation au doublement de la franchise médicale et au gel des pensions de retraite, furent autant de trophées pour prouver que le premier avait choisi de séduire le second. Celui sans l’adhésion duquel, rien n’aurait été possible.

En cela, Lecornu et Faure se sont fait la courte échelle, leur couple bien assorti menant à deux la direction du compromis. Pour une fois, personne ou presque au Parti socialiste n’a fait entendre de voix dissidente. François Hollande a donné le ton, Boris Vallaud a suivi le tempo et Jérôme Guedj s’est montré coopératif et responsable permettant à la partition d’être jouée jusqu’au bout.

Dès lors, chacun a dû se positionner. Renaissance et le Modem ont accepté de jouer le jeu, le premier dès lors qu’il a été rassuré sur l’absence de toute taxe Zucman ou de renchérissement de l’impôt sur les entreprises. Et même si ni l’un ni l’autre n’était favorable à la suspension de la réforme des retraites, ils se sont accordés pour voter un budget mauvais à leurs yeux plutôt que de ne pas en avoir du tout.

A l’opposé, le RN et LFI, chacun à leur manière et quoique très bruyants, ont été absents de la scène. Convaincu que ni l’un ni l’autre ne serait sensible à la moindre de ses propositions, Sébastien Lecornu ne les a même pas intégrés dans le champ de la négociation. Une nouvelle fois, les deux extrêmes voient leurs exigences repoussées et la crise espérée s’éloigner, en tout cas pour l’instant.

Mais tout cela a un prix. En l’absence de 49-3, on espérait que les députés allaient se lâcher. Se lancer dans de belles envolées, s’adonner à des discours de haute qualité, partager au sein de l’Hémicycle une vision de l’avenir de notre modèle de protection sociale. Au lieu de cela, on a eu droit à du clientélisme, au sens littéral du terme, à savoir un Premier ministre qui a distribué jour après jour ses faveurs aux uns et aux autres pour arracher leur consentement, ou leur neutralité.

Comme toujours, en politique, les cibles qui ont eu le plus de valeur sont celles que l’on a une chance d’attraper. En cela, le groupe LIOT des députés d’outre-mer ont été l’objet de toutes les attentions. Alors qu’ils avaient voté contre le texte en première lecture, Sébastien Lecornu leur a accordé les largesses qu’ils réclamaient. Lundi 8 décembre, Matignon s’est fendu d’un communiqué pour « renforcer l’emploi, la compétitivité et la santé dans les Outre-mer », ces mesures étant conditionnées à l’adoption du PLFSS. Coût du financement d’actions médicales outre-mer : 100 millions d’euros, soit l’équivalent de 4,5 millions par député pour obtenir le vote positif des 22 ultramarins du groupe LIOT…

Le lendemain mardi 9 décembre, un autre communiqué de Matignon porte l’effort sur le plafond de l’ONDAM qui fixe l’objectif national des dépenses maladie à 3 %, un seuil record qui permet de financer l’accès aux soins, en ville et dans les territoires, avec notamment un soutien renforcé à l’hôpital de + 3,6 milliards d’euros en 2026. Le prix à payer pour obtenir cette fois la simple abstention des 38 députés écologistes.

Quand chaque voix compte pour éviter de tomber dans le précipice, rien n’est trop cher. En lâchant astucieusement les cordons de la bourse, et en ciblant chaque dépense en fonction du nombre de voix qu’elle lui rapporterait, Sébastien Lecornu a manœuvré au plus serré.
Qui pourra le lui reprocher ?

Édouard Philippe sans doute, qui s’est ravisé en faveur de l’abstention après sa première consigne de voter contre, et la défection des quatre suppléants Horizon des ministres du gouvernement. Bruno Retailleau certainement qui, malgré ses rodomontades dénonçant un budget socialiste n’a pas obtenu le vote négatif qu’il espérait des députés LR qui ont largement préféré s’abstenir que faire chuter le gouvernement. Engagés dans la course à la présidentielle, ces deux-là se sont dédouanés à bon compte des faiblesses d’un budget imparfait.

Sébastien Lecornu soulagé, se garde de fanfaronner. Même voté, le déficit du budget de la Sécurité Sociale en 2026 atteindra 24 milliards d’euros contre les 17 milliards initialement escomptés. C’est moins que ce que l’échec du compromis aurait coûté. Mais c’est trop pour que la France puisse suivre durablement la trajectoire sans remettre à plat le financement de son modèle social. C’est tout l’objet de la conférence Travail, Emploi, Retraites qui vient de démarrer.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique