Budget : en finir avec les prévisions fantaisistes
Pour que la question budgétaire puisse être sérieusement débattue, il convient de s’assurer que les prévisions à partir desquelles le gouvernement élabore le budget soient crédibles. Or, celles-ci s’avèrent trop souvent volontaristes, voire irréalistes.
Par Philippe Sabuco (*)
Au-delà des débats actuels sur l’intensité et la répartition de l’effort budgétaire à produire, le constat d’une dérive des finances publiques est largement partagé. Il faut dire que les chiffres parlent d’eux-mêmes. En mars 2025, la dette publique française s’élevait à 3.345 milliards, soit 114% du PIB. Par-delà les montants, c’est cette dérive est illustrée par une dynamique : entre 2017 et 2025, la dette publique a augmenté de 1.064 milliards, soit une hausse de 47%. En pourcentage du PIB, le ratio de la dette publique a augmenté de 13 points, passant de 101% à 114%. Conjugué à une instabilité politique inédite sous la Vème République, ce contexte a conduit l’une des principales agences de notation financière à dégrader la note souveraine de la France, de AA- (haute qualité) à A+ (qualité moyenne). Aujourd’hui, la France emprunte sur les marchés financiers à des taux supérieurs à ceux de l’Italie et plusieurs grandes entreprises françaises empruntent à des taux inférieurs à ceux de la France. Sans être encore dramatique, la situation pour le moins préoccupante.
Preuve que le constat est largement partagé, tous les partis de gouvernement ont, à la suite de l’annonce par l’ancien Premier ministre François Bayrou de 44 milliards d’euros d’économies, proposé des contre-budgets comportant des plans d’économies sans précédent. À gauche, Place Publique propose ainsi 25 milliards d’euros d’économies annuelles, quand le Parti socialiste annonce 22 milliards et les Écologistes 15 milliards, dont 11,7 milliards la première année. Si les montants varient d’un parti à l’autre, la nécessité d’un effort budgétaire n’est pas remise en cause. Dans l’opinion, les discussions se focalisent plutôt sur la répartition des efforts à produire, comme en témoigne, par exemple, le vif débat en cours sur la taxe Zucman. Ces controverses sur les gagnants et les perdants des différentes mesures – tant sur le volet recettes que sur le volet dépenses – réactivent ainsi le traditionnel clivage gauche/droite que certains avaient prématurément enterré.
Se pose alors la question cruciale des prévisions économiques à partir desquelles le gouvernement planche sur un budget, et plus précisément de la solidité de celles-ci. En 2023 et 2024, par exemple, les écarts entre les prévisions de croissance de Bercy et la croissance effective étaient tels qu’ils ont conduit à un dérapage budgétaire sans précédent. Le déficit budgétaire de l’État a atteint 156 milliards d’euros en 2024, un montant supérieur de 9 milliards à l’objectif de la loi de finances. La représentation nationale s’en est émue et, en février 2025, une Commission d’enquête a été créée. Si celle-ci a formulé des recommandations intéressantes, elle ne s’est pas attaquée à « l’éléphant au milieu de la pièce » : comment définitivement prémunir l’administration en charge des prévisions budgétaires d’éventuelles pressions exercées par le politique.
Il existe pourtant une solution efficace pour mettre fin aux potentiels conflits d’intérêts : confier les prévisions budgétaires à une autorité administrative indépendante, comme c’est déjà le cas dans plusieurs pays d’Europe (Autriche, Pays-Bas, Royaume-Uni). C’est la proposition formulée en janvier 2025 par le premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici. Celui-ci proposait que le Haut Conseil des Finances Publiques, qui contrôle les prévisions et les politiques budgétaires du gouvernement, se voit confier cette mission. L’idée est bonne. Dotées de la personnalité morale et bénéficiant d’une autonomie financière, les autorités administratives indépendantes telles que le Haut Conseil des Finances Publiques sont, par construction, davantage immunisées contre les pressions politiques que les administrations ministérielles. En pratique, les fonctionnaires de Bercy actuellement en charge des prévisions budgétaires pourraient être détachés ou mis à disposition auprès de cette autorité administrative indépendante – ce qui n’entrainerait aucune dépense budgétaire supplémentaire.
Sans préjuger de la qualité des prévisions elles-mêmes (l’art de la prévision étant toujours délicat), la mesure proposée ici mettrait de facto les prévisions budgétaires à l’abri du soupçon, ce qui est déjà beaucoup. D’apparence technocratique, cette proposition, si elle avait été appliquée depuis 2017, aurait certainement permis de limiter la dérive budgétaire actuelle et l’effort de redressement à venir, tout en renforçant la confiance de nos concitoyens dans la décision et l’action publiques. Il est donc urgent de la mettre en œuvre.
(*) Philippe Sabuco est membre du Collectif Télémaque, qui regroupe des universitaires, des cadres de la fonction publique et du secteur privé, et auteur de « La Gauche du réel. Un progressisme pour aujourd’hui » (L’Aube, 2019).



