Cameroun : Paul Biya l’éternel
Une majorité de Camerounais n’a pas connu d’autre dirigeant que lui : Paul Biya est la personnification d’un régime sclérosé et corrompu. À 92 ans, il s’offre un huitième mandat, obstruant encore un peu plus les perspectives d’avenir de son pays.
Le Cameroun, où l’élection présidentielle s’est tenue le 19 octobre, souffre des mêmes maux qu’ailleurs : conditions de vie difficiles, inégalités croissantes, chômage des jeunes et corruption. Pourtant, sur la scène politique, on ne voit qu’un affrontement entre deux vieillards qui sont au pouvoir depuis des décennies. L’homme fort est Paul Biya, l’inamovible président depuis quarante-deux ans, candidat à un huitième mandat présidentiel, au nom d’un parti dominant, le RDPC, dont l’appellation de Rassemblement Démocratique du peuple camerounais mériterait plutôt celle de rassemblement des puissants du pays. En face, Issa Tshiroma Bakary, 79 ans, son principal opposant et ministre de Biya sans discontinuer depuis 1992.
Quand on se souvient qu’au Cameroun comme dans presque tous les pays africains, la grande majorité de la population a moins de 35 ans, on se rend compte du gouffre qui sépare de la population ces élites acharnées à défendre leur pouvoir. Mais dans ce pays morcelé, on peut aussi lire d’autres indices de sa déréliction. Bakary est un Peul du Nord, de cette région déjà aux prises avec les groupes islamistes comme Boko Haram, qui se considère toujours comme délaissée par les capitales du sud, Yaoundé et Douala. Biya est un homme du Sud, la partie la plus riche du pays. Il a fait sa carrière jusqu’à la cinquantaine dans l’ombre de l’ancien dictateur Ahidjo, avant de le mettre sur la touche puis de le rejeter.
À ce morcellement géographique et ethnique, s’ajoute une division linguistique et culturelle entre régions francophones, au Nord et au Sud, et anglophones au Nord-Ouest et au Sud-Ouest, une division désormais génératrice d’un séparatisme armé, fortement réprimé. Biya et ses gouvernements successifs ont eu beau se glorifier du multiculturalisme de leur pays et de sa double appartenance à la francophonie et au Commonwealth, rien n’a été fait pour combler les écarts de niveau de vie, ni même les discriminations linguistiques. Dans ce pays aux frontières héritées de la colonisation et donc conçues pour permettre au pouvoir colonisateur de réguler les oppositions des populations entre elles, Biya a suivi la voie de son prédécesseur Ahidjo, jouant de fait sur les mêmes divisions.
On pourrait presque dire qu’il a très habilement exploité l’apparente conversion démocratique du pays. Lorsqu’au début des années 1990, la pression interne mais surtout internationale a imposé le multipartisme, Biya joua à l’excès la carte de la multiplication des partis. On a pu ainsi décompter jusqu’à 300 partis politiques au Cameroun. Aux multiples morcellements politiques du pays, Biya a ajouté le morcellement politicien. Le tout sur fond de corruption à grande échelle. L’ONG Transparency International considérait à la fin des années 1990 que le Cameroun était le pays le plus corrompu du monde. Malgré des opérations médiatiques de façade censées lutter contre la corruption, souvent simples prétextes à l’élimination d’opposants, la situation n’est guère meilleure aujourd’hui, toujours selon Transparency International qui classe le Cameroun au 145ème rang dans son dernier classement. Une corruption qui reste donc structurelle et qui s’accompagne depuis des décennies de fraudes électorales toujours aussi massives et régulièrement dénoncées par de nombreux observateurs internationaux.
Le 27 octobre, après une longue attente, le Conseil constitutionnel a officiellement déclaré Paul Biya vainqueur. Ce qui a immédiatement mis le feu aux poudres à Garoua, la capitale du Nord mais aussi à Douala, la capitale économique. Biya ayant pris soin de s’assurer depuis longtemps de la loyauté de ses forces armées comme de la police et de la justice, il y a fort à parier que ces désordres seront vite réprimés et que le trublion Bakary sera remis, de gré ou de force, sur le droit chemin.
À moins que, cette fois, la « GenZ » camerounaise ne s’en mêle ?



