Cannes 2025 : la politique avant l’art

par Jérôme Clément |  publié le 25/05/2025

Bilan créatif moyen pour cette édition très politique. Le festival a reflété avec justesse l’état angoissant du monde et permis de poignantes déclarations. Mais il a oublié la comédie, et la légèreté.

Le réalisateur irakien Hasan Hadi et lauréat du prix de la Caméra d'Or pour le film "The President's cake", le réalisateur palestinien Tawfeek Barhom et lauréat du prix du court métrage pour le film "I'm Glad You're Dead Now", le réalisateur, scénariste et producteur iranien Jafar Panahi et lauréat de la Palme d'Or pour le film "Un simple accident" lors de la cérémonie de clôture, le 24 mai 2025 (Photo Sameer AL-DOUMY / AFP)

Pas d’attentat, pas de scandale, un tapis rouge brillant, la croisette animée, la 78è édition s’est terminée par un palmarès honorable : ouf, c’est fini ! Vu de loin, mais avec attention, que retenir ? Un festival moyen sur le plan cinématographique, de bons films dans toutes les sections, surtout parallèles, qui rendent compte de l’état du monde. Et pourtant, aucune oeuvre qui ait emballé la Croisette ou bouleversé le public et les jurys.

Rien à dire sur le palmarès, dispersé, sinon une soirée peu joyeuse et expédiée, qui récompense logiquement Un simple accident de Jafar Panahi, un film utile qui brosse le portrait d’une société iranienne en lutte pour sa liberté avec ses citoyens dressés avec courage contre un État tyrannique. Citons aussi Joachim Trier, grand prix du jury, avec Valeurs sentimentales, film norvégien tourné vers les relations père fille, L’agent secret, film brésilien de Kléber Mendonça Filho, deux fois primé, à juste titre, dont une palme pour l’excellent acteur Kléber Moura, qui revient sur les années de dictature militaire des années 70 et enfin « Sirat », aussi remarqué que contesté, du réalisateur franco-espagnol Oliver Laxe, tous déçus de ne pas avoir la palme d’or et le montrant. Nadia Melliti, 23 ans, actrice du film de Hafsia Herzi, La petite dernière, récit de la difficile rencontre entre l’homosexualité et l’islam, avait l’air heureuse…

L’état du monde… Il a pesé sur le festival insidieusement, gravement, même si les robes des stars tournoyaient devant les photographes alors même que les actions de leurs propriétaires s’effondraient en bourse. Comment oublier, le temps d’une séance, la guerre et la violence, les dictatures passées, les appels à fuir dans les déserts, ou l’apocalyptique situation des États-Unis (Eddington d’Ari Aster) ? Comment ne pas être bouleversé par le désespoir transmis par le très grand film de Nadav Lapid, « Yes », présenté à la Quinzaine, qui, en disant adieu à Israël, dénonce la folie exterminatrice qui s’est emparée de son pays depuis le 7 octobre ?

Certes, le festival n’a pas traité que de politique et Cannes, le plus grand festival de cinéma du monde, reste le reflet des joies et des peines des artistes. Mais l’absence de comédies, et surtout la disparition de cette légèreté qui fait tout oublier, pendant dix jours, distillaient, sans que cela soit exprimé, ni formulé nettement, un regret lancinant.

C’est Juliette Binoche, présidente du jury, qui évoque en ouvrant le festival la mort de Fatima Hassouna, assassinée à Gaza, juste avant son départ pour Cannes. C’est le discours de Robert de Niro, honoré à la cérémonie d’ouverture, emblématique, au moment où Trump menace les studios d’Hollywood en cherchant, menaces à l’appui, à rapatrier les tournages en Amérique : « Dans mon pays nous luttons d’arrache-pied pour défendre la démocratie que nous considérions comme acquise. Cela concerne tout le monde. Car les arts sont par essence démocratiques…L’art est une quête de la liberté. Il inclut la diversité. C’est pourquoi l’art est une menace aujourd’hui. C’est pourquoi nous sommes une menace pour les autocrates et les fascistes de ce monde. Nous devons agir, et tout de suite. Sans violence, mais avec passion et détermination. Le temps est venu. » Comment mieux dire la vérité de ces dix jours de 2025 ?

Jérôme Clément

Editorialiste culture