Cannes : le film noir du réel

par Jérôme Clément |  publié le 14/05/2025

Voué à la fiction, le festival a démarré par une plongée angoissante dans l’actualité, celle des guerres et des menaces qui pèsent sur la démocratie et la création. Avant de faire rêver, le cinéma fait réfléchir…

L'acteur Leonardo DiCaprio, le réalisateur Quentin Tarantino, l'acteur Robert De Niro après avoir reçu la Palme d'or d'honneur, l'acteur et maître de cérémonie Laurent Lafitte, la chanteuse Mylène Farmer et l'actrice et présidente du jury Juliette Binoche, lors de la cérémonie d'ouverture de la 78e édition du Festival de Cannes, le 13 mai 2025. (Photo Sameer AL-DOUMY / AFP)

La soirée d’ouverture du 78è festival de Cannes a été réussie et tant mieux : outre les fastes habituels, robes étincelantes, bijoux et coiffures à l’avenant, les déclarations ont bien illustré la noirceur des temps. Juliette Binoche, présidente du jury, a rendu un hommage appuyé à la photo reporter palestinienne, Fatima Hassouna, actrice dont le film est sélectionné à Cannes et qui aurait dû être dans la salle, si elle n’avait été tuée dans un bombardement israélien le 16 avril, avec 10 de ses proches. Mais c’est surtout Robert de Niro, à qui son élève et complice Léonardo DiCaprio remettait une palme d’honneur, qui a eu les mots les plus forts sur l’art « qui cherche la vérité …embrasse la diversité, et c’est pour cela que l’art est une menace pour les autocrates et les fascistes », appelant « à ne pas juste regarder assis comme dans un film. Nous devons agir et agir maintenant ».

Est-ce assez ? Une tribune signée par de nombreux réalisateurs de tous pays, dénonce le silence sur le « génocide » de Gaza tandis que l’Académie des Oscars dénonce « la passivité d’un milieu qui parait se désintéresser de l’horreur du réel », s’agissant du palestinien Hamdan Ballal attaqué par des colons israéliens quelques jours après avoir reçu un oscar pour son documentaire « No other Land ». Le cinéma doit il s’embraser avec les évènements dramatiques du monde ou « faut-il protéger l’essentiel, l’art du cinéma », comme l’écrit Jacques Mandelbaum dans le Monde ?

Le hasard de la programmation a fait que ce même soir étaient diffusés sur ARTE, les deux films réalisés par Yves Jeuland et conçus par Ariane Chemin, qui ont enquêté sur le parcours de Zelensky. Remarquable travail sur ce personnage hors du commun, passé de la fiction à la réalité, devenu le président qu’il incarnait à l’écran, « Serviteur du peuple », menant campagne sur des estrades électorales transformées en show, jouant de son personnage de comédien issu du peuple pour incarner une autre façon de faire de la politique, contre les oligarques de son pays, clown devenu roi, chef ukrainien de la première grande guerre du 21ème siècle. Jamais la fiction ne s’était autant incarnée dans le réel, apportant une réponse inédite à la question posée à Cannes. Dans des circonstances vitales, l’engagement peut conduire à descendre des estrades pour prendre les armes.

Les artistes américains n’en sont pas encore là, même s’ils doivent affronter des décisions absurdes de Trump – taxer les films non produits aux USA – qui compliqueront et renchériront le travail des studios d’Hollywood, mais ils doivent se préparer à faire face aux tempêtes qui menacent la démocratie et la liberté à laquelle se référait de Niro. Le danger est dans la place et le bouffon de la Maison-Blanche les contraint désormais à jouer leur rôle d’acteurs et de gardiens vigilants et actifs de leurs libertés qui sont aussi les nôtres.

Zelensky, dans ce film passionnant, fait référence au Dictateur de Chaplin, qui a su utiliser l’arme du cinéma pour démontrer, par le rire et la caricature, l’horreur du fascisme. Le président ukrainien a fait de même, finissant par vivre le personnage qu’il avait imaginé, lui qui détestait l’armée et la violence, démontrant ainsi la clairvoyance, le courage et l’engagement de l’artiste face au réel.

Jérôme Clément

Editorialiste culture