Catastrophes climatiques : vous n’avez encore rien vu
Les incendies ravageurs du Midi, ou la canicule des jours précédents dans toute la France alimentent le discours sur la « crise climatique » que nous traversons. Or c’est une vision partielle et trompeuse : il faut rappeler ce que signifierait une hausse des températures moyennes de quatre degrés.
En premier lieu, ce que nous vivons actuellement en termes de violence climatique n’est pas une crise. Une crise a un début et une fin au terme de laquelle on revient à l’état initial ou au moins à un équilibre. Ici, point de crise, nous sommes engagés dans une situation irréversible due à l’accumulation des gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère. Mais nous pouvons encore freiner cette accumulation et réduire les conséquences néfastes de nos excès. C’est ce que les accords de Paris proposaient : ne pas dépasser les 1,5° de réchauffement planétaire. C’est raté. Aujourd’hui, il faut se mobiliser pour éviter le moindre centième de degré de hausse. Ce n’est ni plus ni moins qu’une question de survie, notamment pour nos descendants.
Reste que le monde autour de nous semble, pour le moment, immuable. On remarque évidemment les catastrophes « naturelles » ; inondations, effondrements glaciaires, canicules, accueillis à chaque fois par des réflexions candides – « dingue, je suis là depuis 50 ans, je n’avais jamais vu ça ! » – renforçant l’impression d’événements exceptionnels qui devraient donc ne pas se reproduire de sitôt.
On remarque bien le trait de côte qui recule à certains endroits, les insectes qui disparaissent de nos pares-brises, les oiseaux et les papillons qui se font plus rares, mais on vit toujours comme avant ; de l’eau quand on ouvre un robinet, de la lumière quand on appuie sur l’interrupteur, des congés payés, des retraites, des soins malgré tout gratuits et accessibles, des lieux naturels magnifiques, etc.
Difficile de comprendre pourquoi quelques degrés de plus seraient à ce point mortifères. Qui ne rêverait, en Bretagne ou en Normandie, de quatre degrés de plus en hiver ou en été ? Et n’y a -t-il pas des pays qui connaissent des températures moyennes bien plus élevées qu’en France, et qui vivent très bien ?
C’est là qu’une deuxième mise au point sémantique s’impose. Les quatre degrés dont on parle ici sont des « degrés climat » et non des « degrés météo ». Quelle est la différence ? Les « degrés météo » font référence à la température mesurée à un instant donné ou sur une courte période (quelques heures à quelques jours) dans une région précise. Il s’agit donc de la température « du jour » ou « du moment », telle qu’annoncée dans les bulletins météo. Les degrés climatiques désignent la température moyenne calculée sur une longue période, généralement sur 30 ans. Les degrés climatiques ne reflètent donc pas les variations quotidiennes, mais bien une tendance de fond, une « norme » sur le long terme. Et surtout, les degrés climatiques ont un impact sur la planète entière, et pas seulement localement. Même si les deux mesures sont évidemment interdépendantes, elles ne désignent pas la même réalité.
Quand on nous parle d’une élévation possible de la température planétaire de +4 degrés en 2100, de quoi s’agit-il ? Il ne s’agit pas d’une élévation de 4 « degrés météo » mais de 4 « degrés climatiques », c’est-à-dire d’une élévation générale, planétaire des températures. Et les conséquences ne sont pas les mêmes.
Pour imager le propos, prenons la différence entre un épisode de température extérieure de 41 degrés, certes désagréable mais pas forcément mortel (quoique) et avoir une fièvre à 41 degrés en permanence qui est une situation médicale critique appelée hyperpyrexie, provoquant la dénaturation des protéines, la libération massive de cytokines (cascade inflammatoire), un dysfonctionnement et une défaillance des organes vitaux (cerveau, reins, foie, cœur), une activation de la coagulation, une déshydratation sévère et des troubles neurologiques. A ce niveau de fièvre, il existe un risque élevé de confusion, de convulsions, voire de coma. Enfin, risque vital : une fièvre prolongée à 41°C peut mener à la mort si elle n’est pas rapidement prise en charge.
Rapporté à la planète, cela donne le tableau suivant :
Événements climatiques extrêmes : les canicules, tempêtes, sécheresses, inondations et feux de forêt deviendront beaucoup plus fréquents et intenses, mettant en péril les vies humaines, les infrastructures et les écosystèmes, fonte des glaces et montée du niveau des mers. Cela menacerait directement les zones côtières et insulaires, provoquant des déplacements massifs de populations et rendant certaines régions inhabitables.
Les sécheresses seraient multipliées, et certaines régions deviendraient impropres à la culture, la biodiversité serait sévèrement attaquée. La propagation de maladies liées au climat (comme le paludisme) augmenterait, de même que les maladies respiratoires dues à la pollution de l’air. Les vagues de chaleur extrême deviendraient mortelles pour des millions de personnes, surtout dans les zones les plus vulnérables (une température de 42° dans un environnement saturé d’humidité empêche le corps de transpirer et conduit à l’arrêt des fonctions vitales). Enfin, les ressources en eau seraient bouleversées : les glaciers alpins et himalayens, sources majeures d’eau pour des milliards de personnes, disparaîtraient presque totalement.
Conclusion, un monde à +4°C serait marqué par une instabilité climatique extrême, des crises humanitaires majeures, des pertes économiques colossales (417 M$ de dommages en 2024 dont seulement 154 M étaient assurés) et des bouleversements irréversibles pour la nature comme pour nos sociétés. Les experts s’accordent à dire qu’il serait quasiment impossible pour l’humanité de s’y adapter sans pertes dramatiques.
Il ne s’agit donc pas d’un problème de chaud ou de froid ressentis. Où que l’on soit sur la planète, nous serons impactés, même si notre « météo » locale reste supportable. Et la France sera plus impactée que d’autres. Elle se réchauffe plus rapidement que le reste du monde car l’augmentation des températures est plus rapide sur les continents et dans l’hémisphère Nord.
Lola Corre, climatologue interrogée dans Chaleur Humaine (Le Monde) l’explique clairement. « Aujourd’hui, le climat a atteint, à l’échelle de la planète, + 1,3 °C, et en France, + 1,9 °C. Cela va se poursuivre dans le futur. Pour + 2 °C à l’échelle globale, c’est + 2,7 °C pour la France. Et pour + 3 °C, c’est + 4 °C pour la France. Dans une France à + 2,7 °C, le nombre de jours de canicule est multiplié par 5 par rapport à la fin du XXe siècle. Dans une France à + 4 °C, il est multiplié par 10. »
Rappel : pour limiter le réchauffement climatique à +1,5 °C, chaque personne doit réduire son empreinte à 2 tonnes de CO₂ par an d’ici à 2050 (Ademe). En France, l’empreinte carbone par Français et par an était de 9,4 tonnes eqCO2 en 2023 (la moyenne mondiale est de 6,5t/an/pers). Nous sommes donc loin des objectifs à atteindre.
On pourrait donc s’attendre, connaissant ces risques, que des mesures drastiques soient prises rapidement. C’est malheureusement le contraire qui arrive aujourd’hui : En 2024, en France, les émissions de GES ont baissé seulement de 1,8% contre 6,8% en 2023, sachant que les résultats de 2023 étaient principalement dus à des circonstances conjoncturelles (hiver doux et baisse du cheptel bovin du fait de conditions socio-économiques difficiles ou pluviométrie élevée, qui a augmenté la production hydroélectrique) et non à des mesures structurelles. Il faudrait réduire chaque année d’environ 5% pour tenir nos engagements. Au niveau planétaire, l’augmentation des émissions est de 1% par rapport à 2023.
Il faut agir, vite et dans un esprit de solidarité renforcée. Car les plus riches (personnes ou pays) trouveront toujours les moyens de se protéger quitte à aller vivre sur Mars, suivez mon regard. À l’inverse, les plus démunis seront extrêmement vulnérables. L’inégalité sociale va de pair avec l’inégalité climatique. Et ce n’est pas de l’angélisme que de demander de renforcer les aspects sociaux dans cette situation. C’est au contraire égoïste car sans un minimum d’égalité de traitement, des conflits violents auront lieu que ce soit dans nos pays, soit parce que des millions de réfugiés climatiques demanderont asile. Et si des pays éduqués, riches et démocrates comme le nôtre ne donnent pas l’exemple, qui le fera ?
Sources et citations de : Chaleur Humaine (Le Monde), Bon pote, Vert Media, météo France, Care, Carbone 4.



