« Ce que nous subissons tous, enfants comme adultes ? Une saloperie »

publié le 19/09/2025

Les profs se sentent coupables de ne pas réussir à faire ce qui est infaisable. Pour la première fois de ma vie, j’ai déconseillé à quelqu’un qui souhaitait devenir enseignant, de le devenir.

PAR MARA GOYET (*)

Mara Goyet, invitée du 13h du 4 janvier 2023. (capture d'écran © France inter)

Changer d’établissement, quand on est enseignant, c’est perdre ses repères, ses habitudes et, parfois, son très relatif confort. C’est aussi avoir la possibilité de revoir le tableau d’ensemble, d’avoir une vision renouvelée des classes, de redécouvrir le panorama éducatif. Lors de cette brève période déstabilisante, on ne découvre pas des vérités enfouies, des images cachées dans le tapis scolaire. On met juste l’accent sur des choses auxquelles on avait fini par s’habituer ou apparemment résoudre à force de bricolages. C’est ce que je vis en ce moment. Et je me retrouve excessivement en colère.

Prenons une classe de collège. La plus lambda possible : je veux dire à cet égard qu’elle est le reflet de notre société. Que va-t-on y trouver ? Des élèves qui ont tous, j’insiste, leur place dans une classe du collège unique (reste à savoir ce que signifie encore ne pas y avoir « sa place »).

Parmi eux, il y a (la longue liste qui va suivre, pleine de sigles, est un passage obligé pour donner un aperçu du profil d’une classe) : des élèves ordinaires. Si du moins on peut être ordinaire dans l’existence. Disons, scolaires. Il y a ceux qui sont perdus depuis quelques années, qui peinent à lire ou à écrire. Il y a ceux qui connaissent tous les noms des dinosaures, qui sont allés visiter la grotte Chauvet, qui se passionnent pour la géographie. Il y a ceux qui ont un « GEVA-sco » (Guide d’évaluation des besoins de compensation en matière de scolarisation), qui sont donc en situation de handicap et qui devraient être accompagnés d’un(e) AESH (accompagnant d’elèves en situation de handicap) mais qui ne le sont, excessivement souvent, pas. Il y a ceux qui ont un PAP (Plan d’Accompagnement personnalisé), qui souffrent de troubles dans les apprentissages, ce dont il faut tenir compte (cours, évaluation, pédagogie). Il y a enfin des PPRE (Programme Personnalisé de Réussite Educative) pour les élèves qui rencontrent des difficultés. Il y a aussi les PAI (pour les problèmes de santé, qui impactent aussi la scolarité). Enfin, il y a les élèves sous médicaments, ceux dont la vie est excessivement difficile, qui sont pauvres (ils sont logés dans un hôtel social, par exemple), qui ont vécu des événements traumatisants, subi un confinement délétère et bien d’autres questions de santé mentale. Et puis il y a les parents et leur vie, la situation géopolitique, la politique intérieure, la vie du quartier, le climat qui se dérègle et la planète qui se délite.

Ils ont, disons, 11 ans. Ils ont tous leur place au collège unique, je le répète. Ce sont nos élèves. A cet âge, ils sont encore très sympas et enthousiastes. Remuants, certes, mais question autorité, ce n’est pas, sauf exception, la fin du monde.

Et ensuite ? On nous fait croire qu’à condition de faire du sur mesure, d’être attentifs, humains en somme, d’être des pédagogues subtils, de multiplier les protocoles, les angles et les dispositifs, seuls en cours (le plus souvent il n’y a pas d’accompagnants, j’insiste) on va y arriver. Parce qu’en étant de bonne volonté, de notre temps et formés à des techniques hors pair, c’est possible.

Mais ça ne l’est pas. Si du moins une classe demeure une classe, c’est-à-dire un espace commun qui forme au commun où tout le monde avance, sinon au même rythme, du moins dans la même direction, dans une perspective commune. L’École est faite pour ça, c’est d’ailleurs l’une de ses ambitions. De nos jours, dans ce climat polarisé et identitaire qui pèse sur la société, c’est même une urgence absolue de rassembler les élèves, au-delà de ce qui les sépare et les différencie.

Si ce n’est pas possible, ce n’est pas par manque de bonne volonté ni de conviction. C’est juste parce que c’est techniquement impossible. Il faudrait, pour que cela le soit, bien plus d’aide, de personnels, d’argent, d’heures, d’idées réalistes, d’organisation bien pensée et…de réelle volonté politique (les slogans ne suffisent pas). Si ce n’est pas possible ce n’est pas juste parce qu’on n’a pas encore essayé, c’est tout simplement parce qu’en l’état, les conditions pour que l’attention portée, à la foi, à l’individuel et au collectif ne sont pas réunies.

Ca, je ne le découvre pas. Tout le monde le sait mais il est bon de le rappeler. Ce que j’ai néanmoins ressenti, peut-être comme jamais, c’est l’immense cruauté que l’on faisait subir ainsi aux élèves comme aux personnels (enseignants, infirmiers, médecins, direction, CPE, AED).

Les élèves, parce qu’ils sont sacrifiés : on leur a promis l’inclusion ; elle est de façade. On leur a promis une classe ; tout est morcelé. On piétine le collectif au nom de l’individuel ; on piétine l’individu au nom du collectif. Personne n’en sort heureux ni réellement gagnant.

Les enseignants, dans ces conditions, ne peuvent que se sentir coupables. Et c’est sur cette culpabilité que tout repose. Alors ils tentent de s’en sortir.

On peut s’imaginer ou se vouloir héroïque, participer à tous les dispositifs, prévoir trente évaluations différentes, ça ne marche pas non plus (parce que ça ne peut pas marcher). Pis, ça n’a plus de sens (commun). Une classe doit rester une classe et un professeur n’est pas un prestataire de services aux particuliers mais un pôle qui anime et élève le groupe en tenant compte de chacun.

On peut se livrer au ressentiment : finir par dire que certains élèves n’ont pas leur place dans ces classes. Je ne le pense pas et je ne le penserai jamais mais je comprends comment on finit par prétendre de telles choses, pourtant insupportables à mes yeux.

On peut aussi faire comme si de rien n’était, comme avant, en somme : avancer, évaluer, finir le programme et déplorer intérieurement que certains souffrent et ne soient pas aidés.

On peut alors tenter, c’est du moins ma méthode, de faire des cours qui emportent tout le monde. Cela se transforme en accumulation d’effets Waouh (les chiffres de Verdun, Justinien sur sa mosaïque pleine de fun facts byzantins, un truc palpitant du Otzi, l’homme du néolithique congelé-décongelé). Ça donne de magnifiques moments de cours qui mettent du baume au cœur et qu’il est bon de raconter pour rassurer tout le monde. Ça fait de vous un professeur intéressant. Mais enseigner ce n’est pas accumuler les beaux instants ni se trouver super beau dans le miroir embellissant du triomphe pédagogique, c’est aussi faire travailler, faire écrire, lire, tout le monde. C’est austère, c’est difficile, c’est long. Et c’est là que tout se révèle. On n’y arrive pas. Je n’y arrive pas. Le fossé entre les élèves se creuse et les progrès restent marginaux (car on n’est pas dans un feel-good movie).

Et ce n’est pas une question de méthode ni, horresco referens, de « bonnes pratiques ». Mais de société, d’époque, de civilisation, de mode de vie. Et de volonté politique. Parce qu’à condition de réellement croire au collège unique, à l’inclusion, on pourrait trouver des moyens d’arriver à concilier le commun propre aux classes et l’attention portée aux individus sans toutefois ruiner le pays.

Mais il n’y a ni la volonté, ni les moyens, ni même une connaissance réaliste de ce qu’est une classe. Il y a des convictions floues, des protocoles épars et des tonnes d’annonces épuisantes. Comme ça ne marche pas, on laisse les professeurs croire qu’ils ne sont ni aux faits des pédagogies qui pourraient rendre tout cela possible, ni sensibles au sort de chaque élève, ni assez travailleurs pour tenir compte de chacun. Et on se laisse faire parce qu’on se sent coupables de ne pas réussir à faire ce qui est infaisable.

Ce que nous subissons tous, enfants comme adultes ? Une saloperie. Une vraie.

Voilà pourquoi, pour la première fois de ma vie, j’ai déconseillé à quelqu’un qui souhaitait devenir enseignant, de le devenir.

(*) Mara Goyet est écrivaine et prof d’histoire-géo dans un collège. Elle tient une chronique dans L’Obs et intervient sur France Inter.