Ce qui nous attend dans dix ans

par Bernard Attali |  publié le 30/12/2025

À l’époque de l’info continue, de l’alerte permanente et de la décision urgente, la publication de Menaces 2035 : Qui veut la paix prépare le futur, fait figure d’exception salutaire. Parce qu’elle rappelle une évidence : l’action publique ne peut durablement se passer d’un travail sérieux sur le temps long.

Couverture du livre : « Menaces 2035. Qui veut la paix prépare le futur » (© Ed. Robert Laffont)

L’ouvrage, issu du programme RADAR de la Direction générale de l’armement ne se présente ni comme un rapport administratif de plus, ni comme un exercice de science-fiction. Il s’inscrit dans une tradition plus rare, celle de la prospective stratégique : un art exigeant, à la frontière du récit, de l’analyse scientifique et de la réflexion politique, qui accepte l’incertitude comme donnée de départ plutôt que comme excuse à l’inaction.

Le court terme comme horizon politique

Depuis une quinzaine d’années, la gouvernance publique semble s’être enfermée dans une temporalité raccourcie. Crise financière, pandémie, guerre en Europe, choc énergétique, inflation, dérèglement climatique : chaque séquence appelle une réponse immédiate, souvent efficace à court terme, mais rarement pensée dans une continuité stratégique. L’État réagit plus qu’il ne prépare.

Ce n’est pas le manque d’expertise qui fait défaut — les administrations regorgent de compétences — mais plutôt l’absence de lieux dédiés à l’exploration des futurs. Le long terme, dans le débat public, est devenu soit un slogan, soit une promesse abstraite. Rarement un objet de travail. C’est précisément ce vide que Menaces 2035 tente de combler.

Élargir radicalement la notion de menace

L’un des apports majeurs du livre est de montrer à quel point la notion de sécurité s’est transformée. Les conflits armés classiques n’en sont plus que la partie visible. Les vulnérabilités les plus graves se nichent désormais ailleurs : dans les dépendances industrielles, les chaînes logistiques, la maîtrise de l’information, la biologie, le climat, les technologies autonomes.

Les scénarios développés explorent ainsi : des risques biologiques issus de manipulations scientifiques mal maîtrisées ; des guerres cognitives, où la désinformation fragmente les sociétés avant même qu’un coup de feu ne soit tiré ; des pénuries stratégiques, liées à la concentration de ressources critiques ; des technologies autonomes, drones et intelligences artificielles, qui déplacent la responsabilité politique et militaire ; des crises environnementales hybrides, où une solution technique peut devenir un facteur de chaos global.
Pris ensemble, ces récits dessinent un monde profondément systémique, où les crises ne s’additionnent pas mais se renforcent.

La force du récit comme outil stratégique

Là où la prospective classique s’est souvent perdue dans le jargon ou la modélisation abstraite, Menaces 2035 fait un choix audacieux : celui du récit. Non pour effrayer, mais pour rendre intelligible.
Cette mise en récit ne remplace pas l’analyse ; elle l’incarne. Elle rappelle que les menaces ne sont jamais purement techniques. Elles affectent des institutions, des cultures, des comportements humains. En ce sens, la fiction prospective devient un outil de lucidité politique.

En creux, le livre pose une question dérangeante : pourquoi savons-nous si mal préparer l’avenir ? Pourquoi la planification est-elle devenue suspecte, associée à la rigidité, quand l’improvisation permanente donne de si mauvais résultats ?
Menaces 2035 suggère que le court-termisme n’est pas une fatalité, mais un choix collectif. Un choix qui fragilise la résilience des sociétés et réduit leur marge de manœuvre stratégique.

Faire de la prospective une obligation ministérielle

La conclusion logique de cette démarche dépasse largement le champ de la Défense. Si l’anticipation est devenue vitale dans un monde interdépendant, alors chaque ministère devrait se doter d’une capacité de réflexion prospective structurée et permanente.

Santé, Éducation, Économie, Agriculture, Transports, Justice, Transition écologique : tous les départements ministériels sont confrontés à des transformations systémiques qui ne peuvent être pensées uniquement à l’échelle d’un mandat ou d’un budget annuel. La pandémie a montré ce que coûte l’absence de scénarios préparés. La crise énergétique a révélé les limites de décisions rationnelles à court terme mais aveugles à long terme. Le dérèglement climatique continue, lui, d’être traité comme une succession d’urgences plutôt que comme une mutation profonde.

Institutionnaliser la prospective, ce ne serait pas multiplier les rapports, mais créer des espaces hybrides, ouverts à des profils divers — scientifiques, chercheurs, écrivains, ingénieurs, sociologues — capables de questionner les certitudes administratives et de tester intellectuellement des scénarios extrêmes avant qu’ils ne s’imposent au réel.
Pourtant nous n’avons pas toujours été aveugles. C’est parce que mes prédécesseurs à la DATAR avaient pensé à long terme (cf. les « souvenirs de l’inacceptable ») que la France a pu se doter d’une politique d’aménagement des territoires dans les années 80.

Gouverner, c’est penser l’avenir

En définitive, Menaces 2035 ne se contente pas de cartographier des risques. Il rappelle une fonction oubliée de l’État : penser l’avenir autant que gérer le présent. Dans des démocraties soumises à la pression électorale, médiatique et économique, cette ambition peut sembler irréaliste. Elle est pourtant devenue indispensable. Elle permet de distinguer l’urgent de l’important. Le futur ne se prédit pas, mais il se prépare.

Menaces 2035. Qui veut la paix prépare le futur, 160 pages, parution novembre 2025, Ed. Robert Laffont

Bernard Attali

Editorialiste