Cette enquête qui accuse aussi le PS

par Boris Enet |  publié le 11/05/2025

À l’approche du congrès de juin, l’enquête fouillée de Charlotte Belaïch et Olivier Pérou sur LFI bouscule par ricochet les socialistes.

Couverture du livre « La Meute » consacré au chef de file de La France Insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, écrit par les journalistes Charlotte Belaich et Olivier Pérouin. L'enquête révèle les pratiques internes au sein de La France Insoumise. (Photo : JOEL SAGET / AFP)

Il aura fallu cette minutieuse plongée journalistique au sein de LFI pour que l’opinion publique mesure la dangerosité de Jean-Luc Mélenchon et de son état-major. Cette prise de conscience tardive mais salutaire débouche sur un constat qui doit interpeller les autres membres de l’ex-Nouveau Front Populaire, au premier chef les socialistes : le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a donc validé, plusieurs années durant, un concubinage antinomique avec les valeurs et les pratiques du socialisme démocratique.

Trois arguments cimentaient la plaidoirie en faveur de cette alliance au bilan moral désastreux.

Le premier tenait aux circonstances. Les partisans d’Olivier Faure le répètent sans cesse pour se justifier : issu de l’élection présidentielle de 2022, où Anne Hidalgo avait obtenu un score dérisoire, le nouveau rapport de forces au sein de la gauche commandait, disait-on, l’acceptation d’un programme de rupture, serait-il anachronique, non financé et voué à l’hubris d’un seul homme. Ce disant, ils négligent à dessein les responsabilités de la direction socialiste dans la mise en orbite rocambolesque de la maire de Paris en 2022. Il s’agit d’effacer toute forme de responsabilité du député de la Seine-et-Marne dans ce pas de clerc.

Le deuxième argument découlait d’une interprétation biaisée du bilan de la dernière expérience gouvernementale de la gauche. Au lieu d’un inventaire équilibré, une promotion de jeunes cadres socialistes dévoués à la direction s’est cantonnée à la dénonciation pavlovienne du « social-libéralisme » supposé du quinquennat Hollande, assimilé au tournant de 1983 et brandi comme un épouvantail.

Nulle mention dans ce réquisitoire de la nécessaire lutte contre la désindustrialisation, qui sous-tendait le « pacte de responsabilité » conclu par le gouvernement Ayrault. Aucun mot, non plus, sur la crise de la dette grecque, les accords de Minsk, l’offensive terroriste islamiste intérieure ou sur l’occasion manquée d’une action militaire en Syrie faute de courage politique de Washington. Relayant les philippiques de LFI, les dirigeants du PS réduisaient la mandature Hollande à la loi El Khomri et à l’idiote déchéance de nationalité. Huit ans plus tard, pourtant, et à la lumière des comptes publics – Covid mise à part – il apparaît que la politique fiscale de l’ancien chef de l’État méritait plus d’indulgence, de même que ses choix économiques, qui ont permis à son successeur de bénéficier d’une baisse conséquente du chômage dès son entrée en fonction.

Le troisième argument se voulait métaphorique et historique. Après tout, disait-on, le PS des années 1970, pour conquérir le pouvoir, avait bien accepté de cheminer en compagnie d’une direction stalinienne en concluant un programme commun avec le Parti communiste de l’époque. C’était donc un moindre mal, en comparaison, que de s’accorder avec un démagogue populiste comme Mélenchon : les fins électorales du PS justifiaient les moyens.

À cette différence près : l’intelligence mitterrandienne avait consisté à réduire progressivement l’audience du PCF et son prestige au sein de la gauche, non à en faire la promotion. Dans ce genre d’attelage, la seule question qui vaille est toujours de savoir qui tient les rênes. Mélenchon, connaissant les vieux adages léninistes, n’a pas eu la naïveté de les lâcher, dominant médiatiquement et intellectuellement ses partenaires.

À cela, on ajoute, au nom de l’unité, qu’il aurait été absurde de se couper des électeurs insoumis qui se trompaient de bonne foi. Curieux raisonnement, que de défendre une cause erronée pour ramener à soi des électeurs égarés. Au contraire, la tenue d’un débat contradictoire, ferme et intelligible sur les principes, était la condition d’un succès à venir, quitte à en accepter momentanément le prix électoral, y compris dans sa dimension personnelle.

La logique consistant à suivre LFI pour ne pas se couper d’une fraction du peuple de gauche a conduit à un désarmement idéologique qui a nui gravement aux socialistes, privés d’identité propre. Elle les a laissés sans ressort face à la dérive continue des LFIstes, jusqu’à l’indicible des derniers mois, quand la complaisance envers l’antisémitisme et les dérives communautaires ont achevé de les discréditer aux yeux de l’opinion. Autrement dit, ceux qui ont accepté de se taire ou d’accompagner cette sombre aventure, ne sauraient s’exempter de leur responsabilité.

Boris Enet