Cette épargne qu’on gâche

par Bernard Attali |  publié le 30/05/2025

C’est une des sources ignorées de difficultés nationales : la France s’est dotée d’un énorme bas de laine qu’elle ne sait pas utiliser.

Un petit livret A rouge posé sur des billets en euros et portant des pièces en euros. (Photo janvier 2025 de Maeva Destombes / Hans Lucas via AFP)

Le travail parlementaire ne se limite pas à invectiver ses adversaires à chaque séance de « questions au gouvernement ». Il produit parfois des analyses qui, pour passer inaperçues, ne sont pas moins intéressantes. Le 14 mai 2025 le Parlement a publié un rapport sur l’état de l’épargne populaire et des classes moyennes en France. Au moment où l’on ne parle que de déficits, cette étude met en lumière l’abondance de l’épargne des Français. Seulement voilà : elle met aussi en évidence son peu d’adéquation avec les besoins des ménages et de l’économie. Fruit de dix-huit mois de travaux au sein de la commission des Finances de l’Assemblée nationale, les auteurs montrent les pertes massives de pouvoir d’achat subies par les épargnants en raison de l’inflation.

Alors que les Français sont parmi les plus grands épargnants de l’OCDE (17% du revenu brut disponible), avec plus de 6000 milliards d’euros, notamment dans le Livret A, le Plan d’épargne Logement et l’assurance-vie, ces placements offrent des rendements la plupart du temps inférieurs à l’inflation. Entre 2021 et 2023, cette situation aurait entraîné une perte de 300 milliards d’euros de pouvoir d’achat pour les épargnants, en particulier les classes moyennes et populaires.
Le constat est accablant. En gros ce que les Français économisent rapporte peu aux particuliers et encore moins à l’économie. L’épargne nationale, mal rémunérée et peu mobile, reste piégée dans des produits sécurisés mais improductive. Elle est sous-investie dans la production, privant les PME, les projets industriels ou la transition écologique de financement vitaux. Ce qui accentue le sous-financement de secteurs stratégiques et affaiblit la compétitivité de l’économie française. Résultat : faute d’un cadre adapté la France dépend du financement étranger dans trop de domaines.

Le diagnostic dénonce la complexité de l’offre d’épargne règlementaire, qualifiée de « maquis de livrets », et la sous-utilisation du Livret d’épargne populaire, pourtant mieux rémunéré que le Livret A. D’ailleurs 40% des Français éligibles au LEP n’en disposent pas, souvent par manque d’information ou de conseil de la part des banques.

Les ménages modestes, qui épargnent dans des produits peu rémunérateurs, voient ainsi leur patrimoine s’éroder, alors que les plus fortunés investissent dans des actifs à plus haut rendement. Cela aggrave les inégalités patrimoniales, freine la mobilité sociale et renforce les tensions sociales et territoriales.

Les remèdes ne sont pas hors de portée. Il faudrait simplifier l’épargne règlementée, réduire le nombre de produits, unifier leur régime fiscal, garantir une rémunération réelle positive et mieux orienter l’épargne vers le moyen terme en revoyant à cette fin les orientations fiscales

Si l’on voulait sortir des postures idéologiques sur la capitalisation, il serait enfin possible d’orienter une partie de cette épargne vers un financement partiel du système des retraites. Au lieu de cela on préfère s’affronter en débats stériles.
Ce paradoxe (une épargne abondante mais inefficace) affaiblit à la fois la croissance, l’innovation, la justice sociale et ne sert pas la souveraineté nationale. Un beau gâchis. Le rapport évoqué plus haut conclut sur la nécessité d’un débat annuel au Parlement sur le sujet. Et si on arrêtait de débattre pour décider ? Nul doute que l’actuel ministre des Finances, hier chargé de l’épargne des Français à la tête de la Caisse des Dépôts… entendra ce message.

Bernard Attali

Editorialiste