Chassez l’antisémitisme, il revient au galop

par Sébastien Lévi |  publié le 03/03/2026

L’interview de l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, par le polémiste d’extrême droite proche de Trump, Tucker Carlson, était l’occasion de démonter les théories du complot de ce dernier sur Israël et les Juifs. Elle a peut-être produit l’effet inverse.

Dans une interview accordée à Tucker Carlson (à gauche) le 20 février, l'ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee (à droite), a tenu des propos provocateurs sur le bilan civil à Gaza, les revendications territoriales bibliques et la politique américaine envers l'Iran, se montrant parfois méprisant et contradictoire. (captures d'écran © TRTworld/facebook)

La nomination de Mike Huckabee comme ambassadeur des États-Unis en Israël avait été célébrée par la droite et les colons en Israël, en raison de son soutien sans équivoque à leur égard. À bien des égards, Mike Huckabee reste aujourd’hui un pasteur sioniste chrétien, ardent défenseur d’une version religieuse et de droite du sionisme. C’est son droit le plus strict, mais cela pose un problème comme ambassadeur américain en Israël.

Lorsqu’il défend la légitimité d’Israël à prendre le contrôle de l’ensemble du Moyen-Orient, ou lorsqu’il rencontre Jonathan Pollard, qui a espionné pour Israël contre les États-Unis et qui est devenu une figure chérie de la droite des colons en Israël, il agit pour des raisons idéologiques personnelles, et non comme diplomate américain. Cela peut conforter ceux qui voient en Israël le véritable marionnettiste de la politique étrangère américaine. Pour les théoriciens du complot antisémites, Mike Huckabee est une aubaine, la preuve même de ce qu’ils prétendent. En ce sens, Tucker Carlson savait exactement ce qu’il faisait en se rendant en Israël pour l’interviewer. Il s’agissait moins d’un geste d’apaisement envers Israël que d’une « prise de guerre » et d’une victoire idéologique pour lui.

Le récit d’un « contrôle juif »

Ce récit d’un « contrôle juif/israélien » de la politique étrangère et intérieure des États-Unis est d’autant plus puissant que les dossiers Epstein redonnent vie à l’obsession d’une influence juive et israélienne indue. Tucker Carlson lui-même relaie des accusations selon lesquelles Epstein aurait travaillé pour le Mossad, leur fournissant ainsi des moyens de pression pour contrôler des responsables politiques et d’autres personnalités influentes.

Le récit du « contrôle juif » ou « israélien » bat son plein alors que les États-Unis et Israël viennent de déclencher des frappes contre l’Iran. Ces dernières ne sont pas injustifiables en soi au regard de la brutalité du régime et de son rôle déstabilisateur dans la région. Mais le risque est réel qu’elles apparaissent comme une guerre menée par les États-Unis pour le compte d’Israël. Les récentes visites de Netanyahu aux États-Unis, ses discours publics et les fuites privées, ainsi que les efforts continus du sénateur américain Lindsey Graham, proche de Netanyahu, pour pousser Trump à frapper l’Iran, sont interprétés par certains comme les signes d’une campagne d’influence israélienne ayant visé à entraîner les États-Unis dans la guerre.

Le précédent irakien en toile de fond

En 2002, Netanyahu, alors simple citoyen, s’était adressé au Congrès pour expliquer combien il était crucial de faire la guerre à l’Irak. Le Premier ministre de l’époque, Ariel Sharon, pensait peut-être la même chose, mais il s’était abstenu de le dire publiquement afin que cette éventuelle attaque ne soit pas imputée à Israël. Beaucoup l’avaient fait malgré tout. Si une guerre contre l’Iran devait se révéler aussi désastreuse que celle d’Irak en 2003, l’État d’Israël serait sur le banc des accusés, pour la plus grande satisfaction des conspirationnistes antisémites, et Trump n’hésiterait pas à lui faire porter le chapeau. Cela d’autant plus que 70 % des Américains sont opposés à une guerre contre l’Iran, dont 53 % des Républicains.

Marionnettistes, pédophiles, trafiquants sexuels et fauteurs de guerre : la situation actuelle est un concentré de tous les clichés antisémites, et un moment particulièrement préoccupant pour les Juifs, avec Tucker Carlson comme l’un des principaux acteurs de ces mensonges.

Dans ce contexte, et quelle que soit la justification d’une guerre contre l’Iran, la manière dont Netanyahu exerce une pression publique est dangereuse, car elle alimente les conspirationnistes antisémites à travers le monde et risque d’affaiblir encore davantage la position d’Israël aux États-Unis, surtout face à un président transactionnel et cynique comme Trump.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis