Chili : Pinochet pas mort !
Vingt ans après la disparition du dictateur, auteur du coup d’État qui avait renversé Salvador Allende, le Chili bascule vers un régime de droite dure, à l’image du continent sud-américain.
Il n’y a pas eu de surprise à Santiago. Comme ils connaissaient l’affiche du second tour de la présidentielle depuis le 16 novembre, tous les Chiliens savaient que l’ancienne ministre du Travail, Jeannette Jara, qui portait les couleurs de la gauche, ne pouvait l’emporter devant José Antonio Kast, fondateur du parti républicain, dont le frère a été ministre sous le régime de Pinochet.
A l’issue du second tour de dimanche, l’ultra-conservateur Kast rafle la mise avec 58,2% contre sa rivale communiste, qui n’obtient que 41,8% des voix. Non seulement le résultat est sans appel, avec un écart de seize points entre les deux challengers, mais la victoire de Kast change le visage du pays : toutes les provinces du Chili ont basculé à droite, même les bastions tenus par la gauche, dans la capitale comme dans les banlieues de Santiago.
A 59 ans, José Antonio Kast va prendre ses quartiers au palais de la Moneda à l’issue de sa troisième tentative. Après un premier tour qui fut une sorte de primaire à droite, avec pas moins de trois formations en compétition, le second tour a lancé une dynamique d’union. La formation de Kast a reçu l’apport des voix de Parti National Libertarien de Johannes Kaiser, copie conforme de celle de l’argentin Milei, et celui du populiste Franco Parisi qui avait créé la surprise du premier tour en terminant à 19% des voix. Parisi n’a donné aucune consigne de vote pour le second tour, le report de ses voix apparaissant comme une évidence. Ce dernier s’est forgé l’image d’un porte-parole des sans-voix en animant une émission de radio très populaire dans les bassins ouvriers du nord du pays.
La campagne est vite devenue un concert de démagogie autour de l’immigration. José Antonio Kast avait donné le ton en fustigeant les migrants clandestins Vénézuéliens à la suite de plusieurs enlèvements ayant donnés lieu à des demandes de rançons. Tous les partis ont été happés par cette dynamique xénophobe. « Pour comprendre cette victoire de l’extrême droite, la question migratoire est très importante » note le politiste Olivier Compagnon. « Il y a eu un afflux de migrants vénézuéliens et par ailleurs une hausse des actes de délinquance sans que le lien entre les deux soit tout à fait évident. Car les principaux développements de l’insécurité relèvent de l’arrivée au Chili des cartels de la drogue, qui parfois emploient des migrants. Cela a créé une nouvelle perception de la violence et un fort sentiment d’insécurité. Il n’en demeure pas moins que la campagne s’est faite là-dessus et que les forces de droite se sont reportées sur Kast ».
La candidate communiste de la gauche unie n’a pas été aidée par le bilan mitigé du président sortant Gabriel Boric. Ce dernier est à peine parvenu à juguler l’inflation. Il avait tout misé sur une refonte de la constitution héritée de la période Pinochet, mais il a échoué en perdant son référendum constitutionnel.
L’élection présidentielle a aussi été marquée par l’entrée en vigueur du vote obligatoire. C’est l’autre clef d’explication du vote de dimanche. « Le vote obligatoire a ramené vers les urnes des gens qui étaient dégoûtés de la politique, reprend Olivier Compagnon. On le sait à l’issue des deux tours de manière très claire, ils ont voté pour la droite extrême, celle qui représente la contestation la plus forte du jeu politique classique, la plus disruptive. En gros, sur les six millions de Chiliens qui n’ont pas voté en 2021 et qui l’ont fait en 2025, un million a voté pour la gauche et cinq millions pour la droite. Parmi eux, beaucoup de jeunes de 18 à 25 ans, surtout de hommes, plutôt peu diplômés. C’est à peu près le même profil que les électeurs de Trump. Pour sortir des frontières du Chili, on se rend compte dans ce tournant global vers la droite que cet électorat jeune joue un rôle très important ».
En réalité, la bascule massive qui vient de se produire au Chili vient de plus loin encore. Après Pinochet, le premier président, élu avec 55% des voix, fut Patricio Aylwin en décembre 1989. Presque deux générations de Chiliens plus tard, la démocratie à elle seule ne suffit plus à créer l’espérance. Dans les zones péri-urbaines du pays, dans les bidonvilles de Santiago, le logement, le transport, l’école, restent la préoccupation de tous les jours. Le premier tour de scrutin avait fait surgir ces inquiétudes dans les voix qui se sont portées sur des candidats comme le populiste Franco Parisi ou le démagogue libertarien Johannes Kaiser.
Avant le Chili, l’Argentine de Javier Milei était passée à droite, tout comme la Bolivie, qui vient de tourner le dos à deux décennies d’expérience socialiste. L’effet domino vient d’atteindre Santiago.
Le Chili de José Antonio Kast va lui aussi s’aligner sur les États-Unis de Trump. Le patron de la Maison-Blanche veut enrôler tous les pays amis qui peuvent l’aider pour lutter contre l’immigration, les narcotrafics et les gouvernements « ennemis ». Déjà une armada de navires de guerre croise devant le Venezuela et détruit des embarcations en route soi-disant pour livrer de la drogue.
La bascule du Chili survient ou moment où l’administration Trump affiche sa volonté de restaurer une influence exclusive sur l’ensemble du continent américain. Le document consacré à la stratégie de sécurité nationale diffusé voici une semaine réactive la vieille doctrine Monroe de 1823. Elle se résume en une phrase : « l’Amérique aux Américains ».



