Cinéma : l’exception française résiste-t-elle encore ?

par Jérôme Clément |  publié le 10/01/2026

Le cinéma français s’est essoufflé en 2025. La fréquentation tombe à 157 millions de spectateurs, en nette baisse. Après les 180 millions de 2024, le contraste est brutal : moins de grandes locomotives lors d’une année qui sonne comme un rappel à l’ordre.

Façade d'entrée d'un cinéma MK2 à Paris, France, le 8 avril 2025. (Photo Riccardo Milani / Hans Lucas via AFP)

Plusieurs facteurs expliquent ce passage à vide. D’abord, l’absence de grands films américains, conséquence directe de la grève des scénaristes à Hollywood en 2023, dont les effets se font encore sentir. Côté Français, on n’a pas retrouvé l’élan de 2024, porté par Le Comte de Monte-Cristo ou l’inattendu Un p’tit truc en plus, deux films qui avaient dépassé les 10 millions d’entrées en France, sans compter les ventes internationales. À noter toutefois une singularité française qui se confirme : les films nationaux conservent une part de marché très élevée, autour de 40 %, supérieure à celle des films américains — un cas unique en Europe.

L’année 2026, nous dit-on, s’annonce plus favorable, tant du côté des productions américaines que françaises, avec l’arrivée de grosses sorties. On serait donc face à un creux conjoncturel plutôt qu’à une érosion durable. La création, elle, reste dynamique : diversité des thèmes, renouvellement des scénarios, émergence de nouveaux acteurs, actrices et réalisateurs… L’imagination et l’audace sont bien là. Autre signe encourageant : aucune vague significative de fermetures de salles, preuve que les exploitants gardent confiance.

Consolidation du secteur et tensions économiques

Pourtant, l’économie du secteur évolue. La consolidation se poursuit. Le groupe indépendant UGC a été repris par Canal+, renforçant le poids de ce dernier. Pathé, propriété de Jérôme Seydoux, a fait entrer à son capital le groupe CMA CGM, l’armateur dirigé par Rodolphe Saadé, déjà actif dans les médias. Et des rumeurs évoquent des difficultés chez Gaumont, appartenant à Nicolas Seydoux, qui pourraient l’amener à chercher, lui aussi, un appui. Les télévisions — notamment publiques — qui financent largement les productions françaises (et parfois internationales) subissent en parallèle de fortes restrictions budgétaires. Faut-il y voir les prémices d’une crise ?

La France a longtemps fait figure d’exception culturelle dans le cinéma. Son système de soutien via le CNC, une culture cinéphile entretenue par un parc de salles très dense, des festivals — au premier rang desquels Cannes — des écoles de cinéma comme la FEMIS, des cinémathèques, et même l’enseignement au lycée constituent une base solide qu’aucun autre pays européen ne possède à ce niveau. À l’échelle mondiale, si l’on excepte les États-Unis, la Chine et l’Inde produisent surtout pour leur immense marché intérieur, là où le cinéma américain domine partout. Il est encore trop tôt pour poser un diagnostic définitif. Le cinéma a déjà résisté à l’effondrement de la fréquentation lié à la pandémie de Covid-19, malgré les prophéties de déclin.

Résistera-t-il à la pression des plateformes, à la concurrence des séries disponibles sur une multitude d’écrans, et à la puissance américaine ? Le cinéma a toujours su se réinventer comme art. Le risque, comme l’a souligné Angélique Delorme dans un ouvrage récent (1), est celui d’un « effacement progressif » : la disparition de cette passion du cinéma qui caractérise la France. Tout dépendra du public et de son désir d’entretenir la flamme : se retrouver en salle, partager des émotions, provoquer des échanges, des discussions, et retrouver une joie collective que l’on n’éprouve ni seul chez soi, ni sur un téléphone dans les transports. C’est aussi une responsabilité commune.

(1) Angélique Delorme, La bataille des images : exception ou extinction du cinéma français, Flammarion, octobre 2025.

Jérôme Clément

Editorialiste culture