« Civilisation française » : la République selon Blanquer
Tout responsable politique se croit obligé d’écrire un livre. Cela donne en général une copie nulle et souvent même ridicule. Il y a heureusement des exceptions. Le dernier livre de Jean-Michel Blanquer en fait partie (1).
Sa hauteur de vue comme l’élégance de son style nous change des platitudes habituelles. L’ancien ministre ne nous parle pas de lui mais de la France, de sa place dans le monde, de sa « civilisation ». Il signe un texte dense, sincère, souvent inspiré, qui sonne comme un manifeste pour le redressement moral et culturel du pays. L’auteur ne se contente pas d’un constat : il appelle à une renaissance de la République à travers ses fondements les plus profonds. Loin des querelles partisanes, il tente de redonner sens à l’idée même de collectivité nationale non pas comme repli communautaire, mais comme fidélité à un héritage vivant. À l’heure où la France doute d’elle-même, cet essai s’inscrit dans une tradition exigeante : celle de la République indivisible, laïque, démocratique et sociale.
Blanquer commence par un diagnostic : la France se fragmente. Les fractures sociales, territoriales et culturelles s’additionnent et menacent le sentiment d’appartenance. L’auteur refuse cette fatalité. Il plaide pour une indivisibilité républicaine retrouvée, fondée sur la transmission, la culture et l’école. L’unité nationale, dit-il, ne se décrète pas, elle se cultive.
Certes, Blanquer tend à idéaliser le passé — celui d’une école civique et d’une République tutélaire. Mais son propos est plus pertinent que celui d’un Giesbert (2) qui prétend tout expliquer par la mort de Louis XVI, la guillotine de Robespierre et la révolte de la Commune ! Il est clair que les deux auteurs ne volent pas à la même altitude. Civilisation française réaffirme la nécessité d’un socle commun, non comme nostalgie, mais comme boussole. Il touche au cœur : aucune démocratie ne survit quand elle ne croit plus à sa propre cohérence.
L’ancien ministre observe avec inquiétude le délitement du débat démocratique. Entre abstention, colère et désenchantement, la République paraît fatiguée d’elle-même. Le remède : réhabiliter le civisme, restaurer la confiance dans l’autorité républicaine et le sens de la responsabilité collective. Jean-Michel Blanquer voit dans l’éducation — son terrain de prédilection — la clef du renouveau démocratique. Non pas seulement pour transmettre des savoirs, mais pour transmettre des valeurs, une capacité à juger, à raisonner, à débattre. Son livre rejoint là une vision ambitieuse : penser une démocratie de la raison plutôt qu’une démocratie de l’émotion, une République ou l’instituteur a plus d’écoute que le sondeur.
Sur la laïcité, Blanquer retrouve sa voix d’intellectuel en politique. Il en fait le cœur battant de la « civilisation française », non comme un dogme, mais comme une liberté. Dans son texte, la laïcité n’est pas une arme « contre », mais un plaidoyer « pour », au service d’une coexistence pacifique entre croyances, opinions et cultures. Blanquer, de façon très convaincante, plaide pour une République qui protège la liberté de conscience et empêche toute emprise religieuse sur le politique.
Cela étant si le constat des fractures est lucide il a ses limites. Les inégalités économiques restent à la marge de cette réflexion et c’est dommage. L’auteur parle d’âme et de transmission, là où beaucoup de nos concitoyens attendent des solutions concrètes pour plus de justice. Or, la République ne sera inclusive que si elle remet en marche l’ascenseur social. La solidarité ne peut être seulement une valeur enseignée : elle doit être incarnée par des politiques publiques fortes. On aurait aimé que cet idéal de civilisation française trait d’avantage de l’égalité réelle et de la justice sociale comme ciment républicain.
Malgré cette réserve, Civilisation française est un livre à méditer, parce qu’il réaffirme une foi dans le pays, à contre-courant du cynisme ambiant. Jean-Michel Blanquer écrit avec une conviction tranquille qu’il faut saluer : la France peut redevenir un projet collectif.
(1) Jean-Michel Blanquer, Civilisation française, Albin Michel, 2025.
(2) Franz-Olivier Giesbert – Voyage dans la France d’hier, Gallimard, 2025



