Climat : la trahison des banques

par Valérie Cohen |  publié le 21/10/2025

Alors que les émissions de CO2 ont encore augmenté en 2024, banques et compagnies pétrolières privilégient de nouveau la production d’énergies fossiles. Une complicité toxique qui nous mène vers l’abîme.

Installations techniques de traitement du pétrole brut sur le site de PCK-Raffinerie GmbH. La raffinerie de Schwedt, dans l'Uckermark, au nord-est du Brandebourg, approvisionne en carburant une grande partie du nord-est de l'Allemagne. (Photo : Patrick Pleul / DPA Picture-Alliance via AFP)

Selon la dernière édition du Bulletin sur les gaz à effet de serre de l’Organisation météorologique mondiale, les concentrations de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère ont atteint un niveau record en 2024 – 423,9 ppm(*) en moyenne contre 377,1 relevés en 2004 – infligeant à la planète une nouvelle hausse des températures à long terme.

Près de la moitié du CO2 total émis chaque année demeure dans l’atmosphère, le reste étant absorbé par les écosystèmes terrestres et les océans. Mais à mesure que la température mondiale augmente, les océans absorbent moins de CO2, de même que les puits terrestres touchés par un risque de sécheresse plus important. Tout le monde sait désormais que si nous ne faisons rien, nous courons à la catastrophe. Cette annonce provoque-t-elle de l’inquiétude ? Probablement chez les scientifiques, mais elle ne soulève pas les foules ni ne conduit à des décisions drastiques. Au contraire.

Nous assistons à un revirement complet du secteur pétrolier qui avait pourtant multiplié les annonces vertueuses en faveur du renouvelable ces dernières années. « Aujourd’hui, la communication de ces entreprises tourne à nouveau beaucoup autour du pétrole et du gaz – les activités les plus financièrement avantageuses à court terme et qui leur permettent de générer de la trésorerie –, plutôt que l’hydrogène, la captation de carbone ou d’autres sujets analogues qui étaient auparavant largement abordés », confirme Simon Redmond, analyste chez S&P Global.

Les discours changent, mais pas seulement : TotalEnergies a confirmé son objectif d’une croissance de sa production d’hydrocarbures de 3 % par an d’ici à 2030, BP prévoit de forer 40 puits d’exploration au cours des trois prochaines années. Chez l’Américain ExxonMobil, le Britannique Shell ou l’Italien ENI, les chiffres indiquent une tendance similaire. Des perspectives de vente qui restent favorables à moyen terme et qui justifient ces prévisions malgré un prix du baril qui a chuté de 17% depuis le début de l’année.

Seul frein à cette course au profit : le coût de l’exploration et de l’extraction. Tôt ou tard, ces coûts rendront l’activité moins intéressante ; TotalEnergies indique par exemple ne cibler que des projets dont les coûts d’investissement et d’opération n’excèdent pas 20 dollars le baril.
Cette expansion fossile contrarie évidemment la transition vers des énergies décarbonées, et ce phénomène est encore accentué car il reçoit le soutien des banques partout dans le monde.

D’après le constat dressé par l’ONG Reclaim Finance et ses partenaires (qui ont comparé les financements dans le pétrole, le gaz naturel et le charbon à ceux dans l’éolien, le solaire, l’énergie marine, la géothermie et l’hydroélectricité), entre 2021 et 2024, les 65 plus grandes banques du monde ont investi 3.285 milliards de dollars (2.785 milliards d’euros) dans les énergies fossiles, contre « seulement » 1.368 milliards de dollars (1.160 milliards d’euros) dans les énergies renouvelables. Un véritable scandale quand on sait que les énergies fossiles sont responsables à plus de 75% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. D’aucuns parleront de « délinquance en col blanc » …

Au total, ces 65 banques ont accordé quelque 869 milliards de dollars (752 milliards d’euros) au secteur en 2024, soit 23% de plus que l’année précédente. Près de la moitié de ces financements (429 milliards de dollars ou 371 milliards d’euros) étaient destinés à l’expansion des énergies fossiles (exploration de champs, développement de nouveaux projets d’extraction, etc.). D’après l’Agence internationale de l’énergie, il faudrait pourtant renoncer à tout nouveau projet pétro gazier pour espérer limiter le réchauffement du climat à +1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle – c’est l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris sur le climat de 2015, qui éviterait au monde les effets les plus dommageables du changement climatique. Pour l’heure, la tragédie se poursuit sans que nous soyons capables d’en modifier le cours.

(*) PPM : « parties par million », l’unité de mesure qui permet d’évaluer la concentration de CO2 dans l’atmosphère.

Valérie Cohen

Ecologie-Environnement