Colonisation : la mémoire courte d’Édouard Philippe

par Régis Poulain |  publié le 10/12/2025

En affirmant que la colonisation n’était pas un crime, Édouard Philippe a pris une position pour le moins déroutante. Elle interroge autant sur sa mémoire historique que sur sa stratégie pour 2027, alors que sa popularité est déjà en chute libre.

"Des travailleurs noirs, controlés par un colon blanc, déplacent des barriques de rhum à Macouba, Martinique". Chromolithographie de la fin du 19eme siecle Collection privée ©Isadora/Leemage (Photo by leemage / Bridgeman Images via AFP)

« – La colonisation est-elle un crime ?

– Non. »

C’est ainsi que l’ancien Premier ministre et potentiel candidat à l’élection présidentielle a répondu à la question de Jean-Michel Apathie sur LCI lundi 8 décembre. Affichant une moue pensive et surjouée, le chef de file du parti Horizons témoigne par ce petit mot, et quoi qu’il en dise, un mépris pour les victimes de la colonisation.

Une réponse d’autant plus gênante qu’Édouard Philippe est maire du Havre : environ 400 expéditions négrières sont parties de ce port pour fournir les Antilles françaises en esclaves aux XVIIe et XVIIIe siècles. Un puissant lobby composé d’armateurs et de bourgeois havrais s’était opposé avec virulence à la première abolition de l’esclavage à la Révolution française. Édouard Philippe ne peut ignorer cet épisode de notre histoire ; ne pas le qualifier de crime est donc incompréhensible.

L’esclavage et la colonisation ont détruit la dignité de dizaines de millions d’êtres humains pendant plusieurs siècles : de l’Amérique du Nord au Vietnam, en passant par l’Afrique centrale, la Guyane et la Polynésie. Cette entreprise a été permise par le développement d’une idéologie sans laquelle il n’y aurait eu aucune justification de la domination d’une soi-disant « race supérieure » sur une autre. Ne pas condamner la colonisation, c’est accepter son corollaire raciste.

Un recensement des morts dont elle est responsable est impossible, tant les estimations varient d’un crime à l’autre. La seule construction du chemin de fer Pointe-Noire à Brazzaville (Congo) aurait coûté la vie de 15 à 30 000 ouvriers. La conquête de l’Algérie fut d’une telle brutalité que le libéral Tocqueville écrivait « nous faisons la guerre de façon beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes », alors que les colonnes infernales de Bugeaud enfumaient des civils enfermés dans des caves.

Il est très préoccupant qu’un prétendant à la fonction suprême prenne ainsi le risque de diviser les Français plutôt que de les rassembler. Le temps passe : les témoins des derniers feux de la colonisation s’éteignent, offrant la possibilité à la France d’ouvrir les yeux et de ne pas s’enfermer dans une cécité intenable. Comment un descendant d’Algérien, de Vietnamien, de Sénégalais français, pourrait accepter que la République reconnaisse certains de ses crimes et pas d’autres ? Comment un Martiniquais descendant d’esclaves doit-il interpréter ce refus par un possible futur Président de la République de reconnaître ce que l’État a commis contre ses ancêtres ?

La dérive droitière de l’ancien chef du Gouvernement semble actée, quand bien même celle-ci ne serait qu’une grossière manoeuvre électoraliste. Édouard Philippe ne partage pas seulement des dîners avec Marine le Pen, il partage aussi des idées : 17 députés Horizons ont voté en faveur de la motion du RN réclamant la dénonciation de l’accord franco-algérien de 1968 (les autres se sont abstenus). À supposer qu’il se retrouve face au Rassemblement national au second tour de la présidentielle, sa légitimité à demander un front républicain en sa faveur sera de toute évidence fragilisée.

Régis Poulain