Comment la Chine détruit les usines françaises

par Rémy Goubert |  publié le 15/02/2026

Exemple éloquent : voici comment l’entreprise Abeil à Aurillac se retrouve au bord de la faillite en raison de la concurrence chinoise. Un cas d’école qui souligne les limites du libre-échange pratiqué par l’Europe.

Dans l'usine Abeil, des gestes précis, des années d’expérience. Thierry incarne le savoir-faire français, transmis et perfectionné au fil du temps. (Photo ©Facebook @abeilsa)

Dans le département du Cantal, la nouvelle a provoqué un choc. L’entreprise Abeil, spécialiste de la production de plaids, couettes et oreillers depuis 1870, traverse une période critique. Le risque d’une fermeture immédiate a été repoussé à la fin mars, mais il demeure bien réel. Soixante-sept emplois sont menacés dans la cité géraldienne.

L’histoire d’Abeil est emblématique d’un phénomène plus large. C’est celle d’une entreprise locale, rachetée en 2011 par un groupe allemand, et qui subit aujourd’hui une concurrence jugée « déloyale ». Selon son dirigeant : « Nous avons connu une concurrence très rude, déloyale, avec des prix de nos concurrents, notamment chinois, très bas. La différence de prix est de l’ordre de 30 à 40 %. Dans ces conditions, il est impossible de s’aligner. »

Dans une lettre adressée au président de la République, le président d’Agglo Aurillac, Pierre Mathonier, demande « d’envisager des mesures de protection commerciale de nos entreprises, avec l’instauration ou le renforcement de droits de douane sur les produits importés dans les secteurs vulnérables à la concurrence agressive venue d’Asie ». Il déplore notamment que, du fait des droits de douane américains sur les produits chinois, une partie de la production asiatique se déverse désormais en Europe, à des prix défiant toute concurrence en raison du moins-disant social appliqué dans l’Empire du Milieu.

L’aide des collectivités locales : David contre Goliath

L’Agglo d’Aurillac, comme d’autres collectivités cantaliennes, a soutenu Abeil ces dernières années. Concrètement, lorsque les premières difficultés financières sont apparues en 2008, l’Agglo a acquis les murs de l’usine pour 3,5 millions d’euros. L’entreprise rembourse cette somme sous forme de loyers, via un crédit-bail courant jusqu’en 2034.
Cette implication publique, bien que bienvenue, ne peut toutefois répondre au véritable défi posé par le commerce international : la concurrence déloyale.

Plus de fermetures que d’ouvertures : le retour de la désindustrialisation

Le dernier baromètre industriel du cabinet Trendeo, publié début février, indique que la France aurait perdu 63 entreprises industrielles en 2025 : 116 ouvertures d’usines annoncées, contre 179 fermetures de sites.

Les causes sont connues : la montée en puissance de l’industrie chinoise, passée d’une production classique (acier, ciment, chimie) à des secteurs innovants et à forte valeur ajoutée (pharmacie, technologies de l’information, voitures électriques, robotique, métaux rares…).
Combinée à une production massive et à un coût du travail faible, cette stratégie aboutit à un résultat simple : des produits manufacturés de qualité correcte à bas prix.

C’est ainsi qu’Abeil a perdu l’un de ses principaux clients, Carrefour, qui privilégie désormais des produits chinois, moins chers. Au-delà de l’avantage comparatif lié aux salaires, l’industrie chinoise bénéficie d’un soutien massif et structurel de l’État, souvent qualifié de « capitalisme d’État ». Ces subventions prennent la forme de prêts à taux préférentiels accordés par des banques publiques, d’un accès au foncier quasi gratuit ou encore de transferts technologiques forcés.

En injectant des capitaux colossaux dans ses fleurons industriels, Pékin permet à ses entreprises de vendre à perte sur les marchés étrangers afin de conquérir des parts de marché et d’évincer la concurrence européenne. Ce dopage financier, contraire aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), crée une asymétrie insurmontable pour des PME comme Abeil, soumises à une stricte discipline budgétaire et aux règles européennes encadrant les aides d’État.

Sortir de l’angélisme : l’Europe face au défi de la protection

Le Haut-Commissariat au Plan a récemment publié un rapport alertant sur l’intensification de la concurrence chinoise et proposant plusieurs pistes pour protéger l’industrie française. Il recommande notamment :

  • L’instauration de droits de douane de 30 % sur les produits chinois, afin de compenser l’écart de coûts de production entre l’UE et la Chine ;
  • Une dépréciation de l’euro de 20 à 30 % par rapport au yuan.
    Cette mesure, bien que pertinente sur le papier, dépend de la Banque centrale européenne, indépendante du pouvoir politique et dont la mission principale est de maintenir l’inflation autour de 2 %.

Le rapport alerte : 55 % de la production manufacturière de l’Union européenne serait menacée à moyen terme si les tendances actuelles se poursuivent.

Rémy Goubert