Comment la Moldavie a déjoué la guerre hybride russe

par Boris Enet |  publié le 30/09/2025

Les électeurs moldaves ont déjoué l’un des projets stratégiques les plus importants de la guerre impérialiste protéiforme de Moscou. Plus qu’un simple succès électoral, cette victoire est un message fort qui résonne bien au-delà des frontières de ce petit État.

Une partisane pro-UE brandit des drapeaux moldaves et européens lors d'une contre-manifestation, tandis que l'ancien président Igor Dodon, chef du Parti socialiste pro-russe, s'adresse à ses partisans devant le Parlement, le 29 septembre 2025. Les résultats définitifs des élections législatives ont montré que le Parti d'action et de solidarité (PAS), au pouvoir, a remporté 50,1 % des voix, tandis que le Bloc patriotique pro-russe a obtenu 24,2 %. (Photo d'Artur Widak / NurPhoto via AFP)

Poutine avait vu l’ingérence en grand, dépensant sans compter – 350 millions de dollars selon Chisinau – pour perturber par tous les moyens les élections législatives en Moldavie : cyberattaques, achats de voix, désinformation, incidents dans les bureaux de vote, etc. Le pays entrait dans un plan régional russe visant tout à la fois à resserrer l’étau sur Odessa et à conforter son annexion de la Crimée.

Avec la publication des résultats définitifs, l’affaire est entendue. Pour la seconde fois en deux ans, les Moldaves ont voté majoritairement pour l’Europe contre Moscou. Le Parti action et de solidarité (PAS) obtient 50,1 % des voix, ce qui lui assure une majorité au Parlement confortant ainsi la Présidente Maia Sandu, réélue l’an passé contre le chef du Bloc patriotique pro-kremlin qui n’obtient qu’un peu moins d’un quart des suffrages – 24,2 %. Un rapport des forces confirmé qui ne résout pas tout, loin s’en faut mais qui constitue une base pour avancer sur la résolution des problèmes sociaux et l’intégration dans l’Union européenne.

La Moldavie est un îlot de pauvreté en Europe, où le salaire mensuel net moyen est de 650 euros. La crise du Covid y a laissé des traces plus profondes qu’ailleurs, et, faute de pouvoir relancer l’économie, son inflation s’élève encore à 7%. Ce petit État peut compter sur une jeunesse correctement formée, mais sa proximité avec l’Ukraine en guerre n’incite pas les investisseurs à aller à sa rencontre. Les plus qualifiés ont donc logiquement tendance à s’expatrier (40 à 50.000 départs par an) vers les grands pays européens pour des salaires et des conditions de vie autrement plus attractives. Un manque à gagner certes, mais aussi un ancrage démocratique plus fort en Europe – la diaspora est pro-européenne à plus de 80 %. Ce qui vaut pour les services et l’industrie serait également vrai dans l’agriculture et ailleurs, mais sans investissements, la modernisation doit attendre.

Bruxelles aide Chisinau bien sûr, à hauteur de plusieurs milliards, qui ont permis de créer ou rénover des infrastructures de transport indispensables au développement de l’économie. Mais les problèmes sociaux demeurent criants. Or, il faut bien comprendre qu’à chaque fois que les amis plus ou moins revendiqués de Poutine, à l’extrême-droite en particulier, prétendent réduire la contribution nationale au budget commun, ce sont précisément ces « petites » marges qui permettent d’agir en urgence qui sont menacées.

Poutine n’a donc pas progressé davantage de ce côté-ci du front, qui vise à s’emparer d’Odessa. Le grignotage de quelques hectares ravagés par les bombes, durablement pollués et sans qu’une vie sociale normale puisse y être rétablie est un lourd échec. Ce qui n’empêche pas la Russie de poursuivre le massacre, pour tuer sans autre objectif que de durer et de préserver son pouvoir impérial. L’Europe lui fait face, non sans difficultés, mais sans jamais renoncer. Les impressions peuvent d’ailleurs être trompeuses : l’UE serait soi-disant incapable de contrer la menace. La guerre des drones agite les esprits mais, faut-il le rappeler, un conflit ne se gagne pas avec des actes de terreur contre les populations civiles, sans objectif militaire ni politique.

Ce type de guerre dissymétrique met d’abord en lumière la faiblesse du plus fort, car une entité démocratique, respectueuse du droit international, a forcément du retard à l’allumage par rapport aux barbares. Ainsi, face aux drones et autres aéronefs baladeurs, probablement mis en action par les sbires du Kremlin, on prend inévitablement le temps de vérifier et confronter les informations avant toute décision d’intervention… pour aboutir à une modification des « conditions d’engagement des trente-deux pays membres de l’OTAN » qui nous rapprochent de fait du statut de cobelligérant. Idem pour les paquets de sanctions économiques – le vingtième est en préparation – qui portent leurs fruits en isolant et en désorganisant le régime. Tout cela affaiblit l’ogre russe dans des proportions que l’on sous-estime généralement et prépare son effondrement … à petit feu.

Boris Enet