Comment les élites se préparent à l’arrivée du RN

par Valérie Lecasble |  publié le 28/11/2025

Il règne en France comme un air de fatalisme, comme si hauts fonctionnaires et patrons se résignaient à la victoire annoncée du Rassemblement National. Le désordre politique, la crise économique et la détestation de Jean-Luc Mélenchon les incitent à préparer l’arrivée au pouvoir de Jordan Bardella.

Le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, participe à la table ronde de clôture du REF 2025, le forum des entrepreneurs français organisé par le MEDEF, le 28 août 2025 à Paris. (Photo Adnan Farzat / NurPhoto via AFP)

Tandis qu’un sondage après l’autre nous annonce la victoire du Rassemblement National à la présidentielle, s’installe en France comme un air de fatalisme. Loin de vouloir résister ou prendre le maquis, la classe dirigeante semble s’en accommoder, comme si la perspective devenait inéluctable et que rien ni personne ne puisse l’empêcher.

Une résignation qu’on perçoit jusqu’au sommet de l’Etat, où Emmanuel Macron ne paraît guère inquiet d’être remplacé par Jordan Bardella, tant il se dit convaincu que les Français ne donneront pas au président du RN la majorité suffisante pour gouverner, aux élections législatives qui suivront. Comme dans « L’étrange défaite » de Marc Bloch, tout se passe comme si chacun avait déjà rendu les armes, se résignant à l’avance à l’inéluctable arrivée au pouvoir de la droite extrême, qu’il aurait combattue auparavant.

L’incroyable désordre politique et la découverte de la gabegie économique née de la dissolution y participent ; leur détestation de Jean-Luc Mélenchon achève de les convaincre : puisque la France est en faillite, morale et financière, pensent nos dirigeants, autant favoriser l’ordre, fût-ce celui du Rassemblement National.

Certains hauts fonctionnaires ont déjà offert leurs services à Jordan Bardella qui travaille et se prépare, au cas le plus probable où son inéligibilité empêcherait Marine Le Pen de se présenter. Les sondeurs, qui le testent désormais, lui plutôt qu’elle, tendent à légitimer sa candidature. Son profil inexpérimenté, – il est âgé de 30 ans, sans bagages universitaires ni responsabilités politiques – n’est pas un obstacle aux yeux de ces responsables : puisqu’il ne sait pas grand-chose, on peut lui apprendre l’essentiel, ce qui servira le moment venu. D’autant qu’il est moins social et plus libéral que Marine Le Pen, ce qui a de quoi rassurer, notamment au sein de la droite traditionnelle.

Ainsi pensent de plus en plus d’hommes politiques et de patrons, qui ne s’inquiètent plus de voir sauter les digues. En faisant échouer le conclave des retraites, Éric Trappier (Dassault) a assumé le risque d’une dissolution qui aurait provoqué la victoire du RN aux législatives. Au sein des instances de renom que sont l’Association française des entreprises privées (la puissante AFEP) ou Entreprise et Cité, qui portent en France les grandes revendications des patrons, certains partent à l’offensive. Invoquant le principe de réalité, Laurent Burelle (Plastic Omnium), Patrick Pouyanné (TotalEnergies), ou l’ex-directeur de cabinet de Dominique Strauss-Kahn, Paul Hermelin (Cap Gemini), seraient tentés de préparer l’avenir. Ils sont pour l’instant entravés par d’autres membres du conseil d’administration de leur association qui, tel Benoit Bazin (Saint-Gobain) ne sont pas pressés de mettre la charrue avant les bœufs. Pour combien de temps ?

« Nous avons pour vocation de faire connaître nos revendications auprès du gouvernement en place. Pas d’anticiper la victoire de tel ou tel. Il sera temps, lors d’une campagne présidentielle, de recevoir les candidats chacun à leur tour pour échanger avec eux », veut croire l’un d’entre eux, soucieux de préserver la confidentialité des délibérations patronales.

La présidente d’Ethic, Sophie de Menthon, qui réunit des PME, n’a pas ces états d’âme. En 2024, elle a organisé avec les membres de son mouvement un déjeuner autour de Jordan Bardella afin qu’il séduise les petits patrons. Déjà 33,6 % des entrepreneurs se disent confiants si le RN devait accéder au pouvoir. Et que penser de Thierry Breton qui sillonne les plateaux de télévision, persuadé que son statut d’ex-commissaire européen lui donne l’envergure de devenir le Mario Draghi de demain, soit le futur Premier ministre qui saura redresser le pays, serait-ce sous la houlette d’un Bardella ?

Dans cette ambiance qui reste feutrée, se joue en coulisses la mère des batailles : vers qui, in fine penchera le plus emblématique des patrons français, le milliardaire Bernard Arnault qui porte à lui seul le drapeau des entreprises tricolores ? À 76 ans, le patron de LVMH s’est rapproché de son ami Vincent Bolloré, autant par conviction spirituelle que par admiration. Celui-ci n’a-t-il pas mis en ordre de marche ses différents médias ? CNews, Europe 1, le JDD parlent d’une seule voix en faveur de l’extrême-droite, tandis que les journaux de Bernard Arnault défendent encore leur indépendance.

Sa négociation avec la rédaction du magazine économique Challenges qu’il vient de racheter, servira de test. Il s’est précipité en mai dernier à la Maison Blanche pour rencontrer son « très bon ami » Donald Trump afin d’éviter tout droit de douane sur ses ventes américaines, ce qui a suscité bien des interrogations en Europe. Restera-t-il un emblème de la formidable réussite entrepreneuriale des démocraties occidentales ? Ou bien risque-t-il de basculer dans un populisme au service des plus riches ?

L’incertitude fiscale et le brouillard qui entoure l’avenir de l’économie française les incitent en tous cas à soutenir l’union des droites. Pour stabiliser le pays, disent-ils, et faire contrepoids à la menace d’une gauche qu’ils imaginent sous la férule de Mélenchon. Nul doute que si, demain, Jordan Bardella accédait à Matignon ou à l’Élysée, ils seraient là pour l’aider.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique