Comment l’Ukraine veut reprendre la main

par Pierre Benoit |  publié le 25/12/2025

Zelensky a obtenu pour la première fois un plan présenté par les Américains, les Européens et les Ukrainiens, qui comporte des garanties de sécurité convenables. Encore faut-il que Poutine l’accepte…

Zelensky s'exprimant en vidéo à Kiev. Le 24 décembre 2025, il a déclaré que la dernière version du plan visant à mettre fin à l'invasion russe prévoyait le gel de la ligne de front, tout en ouvrant la voie au retrait des troupes ukrainiennes et à la création de zones démilitarisées. (PHOTO HANDOUT / UKRAINIAN PRESIDENTIAL OFFICE / AFP)

La fin de la guerre n’est ni pour demain, ni pour après-demain. Et pourtant Zelensky vient de prononcer un « oui mais » qui pourrait déboucher sur un mécanisme de sécurité garantissant peut-être une fin honorable dans son combat contre l’agression russe.

Deux émissaires du président ukrainien ont discuté pendant près de deux semaines à Miami avec les représentants américains et européens. Leurs tractations débouchent sur un cadre fixant les garanties de sécurité à proposer à l’Ukraine. Dans cette nouvelle étape, le premier élément décisif est qu’il s’agit d’un document trilatéral préparé par l’Ukraine, les États-Unis et l’Europe.

Second élément, les vingt points de ce texte détaillent un dispositif précis pour mettre en place une zone de sécurité et gérer une crise en cas de violation du cessez-le-feu. Après avoir été briefé par ses émissaires, Zelensky souligne que « l’accord contient des dispositions sur la surveillance, y compris les missions menées par les États-Unis et leurs partenaires européens, ainsi que les conditions (…) telles que la manière dont l’une ou l’autre partie réagit en cas de violation de la paix ».

Donbass : force d’interposition européenne et zone démilitarisée

C’est la première fois qu’un document de cette nature mentionne précisément le rôle que pourra jouer la « coalition des pays volontaires » imaginée par l’Europe dans le maintien de la paix. Un premier succès donc pour l’UE qui, sous l’impulsion de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, de la France et avec l’appui de 26 pays, se bat pour ne pas être évincée d’une solution de sortie de crise. En même temps, il ne faut pas sous-estimer l’enjeu opérationnel plutôt délicat contenu dans le plan. La zone démilitarisée qui sera créée dans le Donbass sera gérée en effet par une force d’interposition composée de plusieurs contingents européens, une première dans l’histoire de l’UE.

Zelensky conditionne évidemment le retrait de ses troupes dans les parties du Donbass qu’il contrôle encore à la mise en place de cette force de paix. Pour Kiev la création d’une zone démilitarisée est une concession majeure qui avait été refusée dans le premier plan américain présenté en octobre. Elle implique en effet un recul des forces ukrainiennes et russes de part et d’autre de la ligne de front. Or, il s’agit du Donbass, une région minière et agricole assez riche occupée par les Russes qui pourrait longtemps le rester. À ce stade, mieux vaut ne pas faire la comparaison avec la zone démilitarisée qui délimite la Corée du Sud et celle du Nord depuis… 1953.

Poutine, Trump et extension du front

Ragaillardi par le compromis obtenu en Floride, le président ukrainien a demandé une réponse rapide à Poutine. Depuis près de quatre ans, le maître du Kremlin gère sa guerre d’agression contre l’Ukraine à son rythme. Pas sûr qu’il apprécie les injonctions d’un homme qui incarne le régime honni de Kiev.

En fait, il serait surprenant que le tsar accepte un nouveau plan validé par Kiev, qui débouche sur une démilitarisation du Donbass. L’idée même d’avoir demain une force européenne appuyée par des garanties américaines aux portes du Donbass a de quoi provoquer chez lui une crise d’urticaire. Lors de sa conférence annuelle, le 19 décembre, Poutine avait qualifié de « porcelets » les responsables européens dont le seul but était, avait-il dit, de chercher à provoquer un effondrement de la Russie. Ce fut pour lui une occasion supplémentaire de ressortir l’argument « des causes profondes » à l’origine de la guerre contre l’Ukraine : comprendre l’extension vers l’est de l’OTAN et de l’UE depuis l’effondrement de l’Union soviétique.

Depuis l’été, le Kremlin s’est lancé dans une stratégie de désinformation de haut vol : faire croire que les troupes russes avancent sur tous les fronts. Mais les quelques 5 000 km2 supplémentaires qu’elle a récupérés entre l’automne 2022 et l’été 2025 au prix de lourdes pertes, ne changent rien à la réalité du terrain : Moscou n’occupe toujours que 20 % du territoire ukrainien.

Il n’empêche, à l’automne, cette « guerre cognitive » a eu un franc succès du côté de Trump. Poutine a réussi convaincre le président républicain qu’une victoire militaire russe était inéluctable. Combien de fois a-t-il soufflé à l’oreille de Zelensky, « négocie maintenant, bientôt tu n’auras plus rien à négocier » ?

Dans cette nouvelle phase d’incertitude, Poutine cherche à étendre la zone des combats. Plus un accord de paix se précise, plus il veut gagner du terrain pour obtenir par la négociation ce qui n’a pas été arraché par les armes. Cette vieille stratégie soviétique n’a pas pris une ride.

Voilà donc les bombardements qui se font chaque jour plus intenses sur Odessa et sa région. Un objectif clair : allonger la ligne du front vers le sud, fatiguer l’armée et la population ukrainienne autant que possible. Le but est de fermer le dernier accès à la mer Noire pour Kiev, une porte vitale pour la circulation de ses navires et l’exportation de ses marchandises.

Dans le Donbass, on survit dans la routine des bombardements. Les villages de la ligne de front sont à moitié déserts, les Ukrainiens fêtent Noël sans tapage, en levant les yeux au ciel pour y détecter l’ombre des drones. Les prêtres orthodoxes leur ont conseillé de ne pas traîner à la sortie des offices religieux…

Pierre Benoit