Comment Netanyahou a tué la négociation

par Pierre Benoit |  publié le 13/09/2025

Les frappes israéliennes contre les chefs du Hamas à Doha ont annulé toute perspective de cessez-le-feu. Elles plongent surtout les monarchies du Golfe dans l’inquiétude.

Cette capture d'écran, tirée d'une séquence de l'AFPTV, montre des volutes de fumée après des explosions à Doha, la capitale du Qatar, le 9 septembre 2025. Un responsable militaire israélien a déclaré à l'AFP que l'armée avait mené des frappes aériennes sur Doha, dans le cadre d'une opération visant de hauts dirigeants du Hamas. (Photo Jacqueline PENNEY / AFPTV / AFP)

La machine de guerre qui est en train de broyer les Palestiniens de Gaza n’est pas près de s’arrêter. C’est à deux mille kilomètres de là, à Doha, capitale du Qatar, qu’il faut en chercher la raison. Mardi, des missiles israéliens ont frappé le siège officiel du Hamas au moment où se réunissait la direction du mouvement. Les responsables islamistes devaient examiner la dernière proposition de cessez-le-feu rédigée par les Américains. Le 5 septembre encore Trump annonçait : « nous sommes en négociation approfondie avec le Hamas ».

Apparemment, l’opération n’a pas bien fonctionné, le négociateur en chef du Hamas, Khalil Al Haya, est sorti indemne de cette frappe. On ne sait rien des autres dirigeants qui se trouvaient sur place.

Dès le lendemain de l’opération, le ministre de la défense, Israël Katz, a rappelé ses objectifs : « le long bras d’Israël frappera ses ennemis partout où ils se trouvent. Ils n’ont nulle part où se cacher ». Ce message n’est pas nouveau : depuis longtemps déjà Israël pratique les assassinats ciblés. Rappelons celui d’Ahmed Yassine, fondateur du Hamas tué à Gaza en mars 2004. Plus près de nous, en juillet 2024, Ismaël Haniyeh, le patron de la branche politique du mouvement islamiste avait été liquidé par un tir de missile en plein cœur de Téhéran. On peut encore citer celui de Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah libanais ciblé dans son QG de Beyrouth voici un an.

Ce qui est nouveau avec cette opération, c’est son coût politique et diplomatique. La conséquence la plus immédiate est qu’elle repousse aux calendes grecques toute perspective de cessez-le-feu à Gaza. Piloté par l’émissaire de Trump Steve Witkoff, le projet américain visait à enclencher un cessez-le-feu en échange de la libération des derniers otages du Hamas encore en vie, qui seraient une vingtaine. Les islamistes exigent en plus le départ de l’armée israélienne de l’enclave. Le cabinet israélien rejette cette option : il exige la capitulation de son ennemi et la reconquête totale de l’enclave.

Le calcul de Netanyahou est fondé sur le présupposé suivant : en éliminant un à un tous les leaders du Hamas, on finira par n’avoir comme interlocuteurs que les derniers responsables islamistes se trouvant sur le terrain. Cette bascule en faveur des commandants locaux de l’organisation implique que ceux-ci sont plus « modérés » que les dirigeants en exil. Un calcul périlleux.

Pour les familles des derniers otages encore en vie, cette nouvelle paralysie des négociations équivaut à l’abandon définitif des derniers captifs, et ce au moment où l’offensive militaire sur Gaza-ville s’accélère.

Seconde conséquence, la frappe israélienne sur Doha a provoqué une onde de choc dans les pays du Golfe. Toutes les capitales où Donald Trump s’était rendu au printemps dernier s’interrogent. Ces pays constatent que la Maison Blanche n’a pas prévenu les autorités du Qatar de l’imminence de l’attaque, ou que le coup de fil de Washington est arrivé trop tard. Une coopération stratégique ancrée sur des années de travail en étroite liaison avec le département d’État est ébranlée.

Jusque-là le Qatar assurait une médiation avec le Hamas comme il l’avait fait auparavant avec les talibans afghans. Le Qatar, qui héberge la plus importante base américaine dans la région, se croyait en tête de liste comme allié majeur de Washington avec à la clef une garantie de sécurité. Doha vit cet épisode comme un lâchage de la part de son allié. Oman, les Émirats arabe unis, le Koweït, l’Arabie Saoudite s’interrogent aussi sur la solidité du soutien américain. Jusqu’ici, certains d’entre eux cautionnaient l’action conjointe d’Israël et des États-Unis pour briser l’arc chiite bâti par Téhéran pour soutenir le Hamas et le Hezbollah.

En s’affranchissant de toutes les lignes rouges, Netanyahou inquiète les monarchies conservatrices du Golfe. Les diplomates de la région constatent que l’administration Trump ne parvient plus à retenir son allié israélien. En juin dernier, lors des frappes contre l’Iran, Netanyahou avait réussi à entraîner Trump dans le bombardement de sites de production d’uranium enrichi. Le président milliardaire avait imposé in extremis à Netanyahou de mettre fin aux opérations après douze jours de raids aériens. Aujourd’hui, tout le monde retiendra que la Maison-Blanche n’a pas explicitement condamné les tirs israéliens sur Doha.

Une fois encore, c’est Netanyahou qui garde l’initiative. Trump fait figure de suiviste, et de perdant car c’est la ligne jusqu’au-boutiste du premier ministre israélien qui l’emporte une fois encore tandis que la parole de la première puissance mondiale se dégrade au Proche-Orient. Comme le souligne l’écrivain et diplomate palestinien Elias Sanbar dans nos colonnes, « Netanyahou a le pouvoir de mettre Washington devant le fait accompli sans risque de représailles de la part de Trump. L’impuissance complice inaugurée par Biden continue malgré les fanfaronnades de Trump ».

Pierre Benoit